L’idéologie odieuse, les failles de la République

by Claude Berger on janvier 20, 2014

Le clown s’excuse. C’est promis, il ne tiendra plus de propos antisémites. La raison ? La loi ne le permet plus. L’instance suprême a sévi. Jusqu’à l’interdiction de son spectacle, la loi aurait pu s’appliquer pour profération de propos antisémites ou négationnistes. Elle ne l’avait pas fait et l’on peut s’interroger. Le désir de tenir de tels propos est-il éteint pour autant ? Sûrement pas ! Le récidiviste, il le fut, s’arrêtera-t-il là ? On peut en douter, quels que soient les habits, griot africain ou imam iranien, dont il s’affublera. Car le rôle qu’il a joué par ses spectacles n’est pas anodin. Il a réussi à faire converger les deux viviers de l’antisémitisme, celui issu de la matrice culturelle chrétienne-nationaliste et celui issu de la matrice culturelle islamiste. L’affaire Dieudonné et le coup d’arrêt porté par Manuel Valls auront révélé, pour ceux qui l’ignoraient, qu’une idéologie odieuse est née qui réunit, dans une même haine, des Blacks, des Blancs et des Beurs, des « indigènes » des cités et des droites extrêmes des beaux quartiers.

Mais la révélation ne s’arrête pas là. Elle fait apparaître au grand jour les failles de la République à l’égard de ce phénomène unique dans l’histoire de l’humanité que fut l’extermination planifiée des Juifs durant la seconde guerre mondiale. En France, il fallut déjà attendre longtemps, trop longtemps, jusqu’au discours de Chirac, pour qu’on reconnaisse la participation française à l’extermination et que l’on s’intéresse au « comment ». Mais jusqu’ici on ne s’est pas trop intéressé au « pourquoi ».

Des historiens, Léon Poliakov, Jules Isaac, des psychanalystes, Karl Abraham, Bela Grünberger, ont pourtant ouvert la voie. Mais la bien-pensance préfère des historiens moins gênants tels Hanna Arendt, qui feront de l’antisémitisme une extension du totalitarisme tout comme d’autres en font aujourd’hui une extension du conflit moyen-oriental. Ce « travail », ce questionnement du « pourquoi » n’a été ni ordonné ni entrepris. Que ce soit dans les écoles ou dans les universités, dans la presse écrite ou dans la médiation audiovisuelle. L’information des faits, la commémoration peuvent donner bonne conscience mais ne suffisent pas. Pire, sans ce « travail » d’analyse de ce dont les civilisations et les matrices culturelles sont porteuses, elles ne peuvent que susciter une culpabilité qui mène au rejet par overdose et à la recherche d’équivalences : « d’autres peuples ont souffert, pourquoi parler tout le temps de la Shoah et des Juifs ? » Et de citer « la traite négrière et les peuples colonisés » !

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A propos du livre de Claude Berger : « Pourquoi l’antisémitisme ? »

by Claude Berger on septembre 12, 2013

Chronique du livre de Claude Berger « Pourquoi l’antisémitisme ? » publiée dans Actualité Juive du 12 septembre 2013.

Pourquoi l'antisémitisme ?

Y a-t-il un « pourquoi » à l’antisémitisme, cette passion qui touche à ce qu’il y a de plus irrationnel chez l’être humain ?

« Poser la question du pourquoi, c’est s’interroger sur les motivations profondes et sur les pulsions inconscientes qui nourrissent les propos et les actes criminels antisémites » répond d’entrée de jeu Claude Berger.

C’est enfin et surtout s’atteler à penser le phénomène antisémite dans sa continuité historique qui est celle de ses soubassements religieux tant il est vrai que la haine antijuive, y compris dans ses formes les plus actuelles, demeure incompréhensible sans une analyse en profondeur des deux religions monothéistes.

L’antisémitisme contemporain ressortit en effet d’une double matrice chrétienne et islamique, laquelle matrice place le signe juif tant du côté de l’origine, comme figure symbolique du père, que de celui de la chute de l’humanité avec la mise à mort du Christ. Forgée par Saint-Augustin, la notion de « peuple témoin » est à cet égard emblématique : « Maintenant c’est fait : par toutes les nations ont été dispersés les Juifs, témoins de leur iniquité et de notre vérité. » écrit alors l’évêque d’Hippöne, ville romaine située de l’autre côté de la Méditerranée dans ce qui n’est pas encore l’Algérie. La persécution des Juifs censée démontrer leur erreur originelle s’inscrit dans cette période, au 4e siècle après J-C, comme un dogme de l’Eglise.

Cette association du Juif à une féminité jugée diabolique est-elle absente de la religion musulmane, qui n’a jamais admis, on le sait, la mise à mort du Christ ? Si le Coran diffère sur bien des plans des Evangiles, il n’en reste pas moins que celui-ci « n’altère pas de façon significative », le discours islamiste, souligne l’auteur, reprenant à son compte l’ancienne imagerie selon laquelle « la chute de l’humanité est due aux Juifs ».

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Le kibboutz : un message du petit Israël au monde entier

by Claude Berger on mai 31, 2013

Article publié dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de mai 2013, à loccasion du 65ème anniversaire de lÉtat dIsraël.

Sur une table dressée, un anniversaire allume toujours les bougies du souvenir. Mai 1948, je revois le Pletzel, le quartier juif de Paris. Il s’étendait alors du quai de Seine au bas Belleville, la Place Saint-Paul en était un centre et la Place de la République un autre. L’industrie du tissu et le labeur de la confection mettaient à l’ouvrage les grossistes, les artisans du vêtement, les ouvriers à domicile qui livraient à dos d’hommes les dernières collections façonnées en nocturne. Une ruche dans laquelle les abeilles parlaient encore yiddish. Rue Saint-Antoine, la première immigration des Juifs d’Algérie occupait le marché des quatre saisons. Les deuils impossibles après la décimation, la volonté de regarder vers l’avant avec la douleur aux basques et voilà que la nouvelle déferle : « L’Etat d’Israël est proclamé ! ».

Elle ouvre les portes, elle livre aux fenêtres une clameur, et les Juifs encore meurtris viennent crier de joie dans les cours. Ils sont là, les jeunes orphelins aux études cassées, les rescapés. Ils sont nombreux à s’être jetés dans le champ libre de la brocante et de la chine, un espace ouvert aux nomades en exil incessant. Ils sont là ceux du café Galidie de la rue Charlemagne : Jacquot Tel-Aviv, Moshé le zazou, Albert le Hongrois, Moustache et tous ceux dont j’ai oublié le nom qui s’enthousiasment, éprouvant soudainement une fierté inconnue mais auparavant rêvée: les Juifs de l’exil ont construit leur Etat après un peu moins de deux mille ans d’absence et de persécutions. Les Juifs feront fleurir leur culture et jamais plus ne s’inclineront. Il y a la guerre, ils la gagneront. Le refus de l’Etat juif par les cinq pays arabes qui l’attaquent dès sa proclamation et par les Arabes palestiniens pour ceux qui suivent le grand Mufti ancien allié d’Hitler, annonciateur de la parenté entre le nazisme et l’islamisme, échouera. Il faudra du temps avant que naisse un nationalisme palestinien qui accepte le principe de deux Etats et délaisse véritablement l’ancienne rhétorique maintenue par les fous de Dieu du Hamas. Le souffle de joie s’enthousiasmait autant de la résurrection nationale que du monde nouveau qui naissait. L’image des jeunes pionniers, garçons et filles mêlées qui, dans les kibboutzim, inventaient une forme de vie collective et égalitaire, sans propriété et sans salaire, faisait rêver. Le dévouement à la communauté d’existence et de production se substituait à l’appât par le salaire qui sert de motivation au travail dans la société capitaliste fondée sur le salariat mais il construisait de surcroît la nation dans la continuité. L’Etat d’Israël bénéficiait de cette image et de cette invention qui n’avait rien d’une idéologie et qui s’est faite sur le tas à Degania en 1909.

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Y a-t-il un « pourquoi » à l’antisémitisme ?

by Claude Berger on mai 28, 2013

Chronique du livre de Claude Berger « Pourquoi l’antisémitisme ? » publiée dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de mai 2013.

Pourquoi l'antisémitisme ?

Y-a-t-il un « pourquoi » à l’antisémitisme, cette passion qui touche à ce qu’il y a de plus irrationnel chez l’être humain ? « Poser la question du pourquoi, c’est s’interroger sur les motivations profondes et sur les pulsions inconscientes qui nourrissent les propos et les actes criminels antisémites » répond d’entrée de jeu Claude Berger.  C’est enfin et surtout s’atteler à penser le phénomène  antisémite dans sa continuité historique qui est celle aussi de ses soubassements religieux.

L’auteur met à cet égard à nu un certain nombre de mythes contemporains qui, à force de vouloir trop « contextualiser » la violence antijuive, finissent paradoxalement par la déshistoriciser, faisant fi de ce « temps long » façonnant l’inconscient collectif des peuples et des civilisations. Ainsi en est-il des violences  judéophobes  qui ont marqué l’actualité française de cette dernière décennie, de l’assassinat d’Ilan Halimi à celui des enfants juifs de Toulouse. La « bien-pensance », note sur ce point l’auteur, « fait de l’antisémitisme moderne une extension du « conflit israélo-palestinien » tout comme elle avait fait de l’antisémitisme exterminateur passé une extension du totalitarisme nazi et un phénomène allemand sans histoire moyenâgeuse  et sans  passé chrétien déterminant. »

L’antisémitisme contemporain ressortit d’une double matrice chrétienne et islamique. La haine anti-juive demeure incompréhensible sans une analyse en profondeur des deux religions monothéistes issues de la même origine judaïque. L’Eglise en tant qu’institutionnalisation du christianisme, devenu religion d’Etat au IVème siècle, pose les fondements de la doxa anti-juive. Selon ce qui deviendra le dogme de l’Eglise catholique, les malheurs des Juifs, les persécutions dont ils sont l’objet, sont sensés démontrer leur erreur originelle, celle de ne pas avoir reconnu la « vraie religion ». C’est ce qu’exprime la notion de « peuple témoin » forgée par Saint-Augustin : « Maintenant  c’est fait : par toutes les nations ont été dispersés les Juifs, témoins de leur iniquité et de notre vérité. »

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La légèreté coupable d’Hannah Arendt

by Claude Berger on mai 18, 2013

Doit-on subir Hannah Arendt ? Le film, bien entendu, apologie pesante de l’auteure, présentée triomphante de ses adversaires, ceux-là ignorés pour les besoins du spectacle. Doit-on subir ses propos, ses interprétations, sans révéler leurs faiblesses et les critiques émises de son vivant ?

Le livre d’Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem avance deux idées « marketing ». Premièrement, Eichmann était un être médiocre, banal, un fonctionnaire servile obéissant aux ordres du chef d’un système totalitaire, à mille lieux d’un monstre. D’où le concept de « banalité du mal » et l’accusation de l’extermination des Juifs à porter au seul totalitarisme, ce qui universaliserait l’inhumain dans l’humain, éluderait la spécificité et l’unicité de la Shoah et dispenserait de rechercher les motifs et les pulsions irrationnels d’un fantasme qui, pour se vouloir final, fut porté par l’histoire depuis l’époque des croisades. Secondement, les Conseils juifs, administrations juives des ghettos, accusés d’avoir eux-mêmes collaboré à la destruction des Juifs et la Cour israélienne suspectée à tort de censurer, par idéologie nationaliste, la question qu’elle avait traitée dans un autre procès.

Un philosophe, fort heureusement, a dégainé sa lucidité pour dénoncer l’imposture. Il s’agit de Luc Ferry (Le Figaro du 9 mai) qui relève « la colossale méprise d’une intellectuelle piégée par des abstractions » qui se contente d’observer les justifications du fonctionnaire Eichmann exécutant les tâches qui lui sont assignées : l’extermination des juifs par tous les moyens sans jamais poser la question des motivations qui l’ont fait adhérer à la réalisation d’un tel projet1.

Lorsqu’un criminel assassine, on s’empresse de sonder ses repères familiaux et ses motivations. Il y a lieu d’en faire autant pour les crimes de société. Avant l’industrialisation de l’extermination par les gaz et l’élimination des corps par les fours en 1942, le crime contre les Juifs était pratiqué à l’ancienne, au fusil ou à la mitrailleuse, à même les charniers sur le front d’Ukraine dès juillet 1941, tout comme en Roumanie par une action conjointe allemande et roumaine. L’engagement rapproché des tueurs répond à une passion qui elle-même offre un plaisir à tuer. La participation à un pogrom d’Etat utilisant des méthodes industrielles n’élimine pas la passion d’un projet qui promettait la libération par l’élimination d’un peuple obstacle et « parasite » et la venue d’un âge d’or national-socialiste. La satisfaction y est en apparence plus distante, plus « raisonnée » mais par là plus déterminée dans la durée et plus responsable.

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Vojtek

by Claude Berger on mai 12, 2013

Le cimetière juif de Prague

La frontière était terriblement gardée. Vous vous présentiez devant la barrière du poste, vous stoppiez votre véhicule et de chaque côté de la route, les factionnaires agrippaient leurs mitrailleuses en vous pointant. La nouvelle s’était répandue à Vienne, le gouvernement de Prague accordait quelques visas. La chose était inédite. On ne pouvait en prévoir la durée ou le renouvellement. Il fallait saisir l’opportunité, il n’était pas dit qu’elle se représenterait. La route était déserte. Aucun autre véhicule n’avait tenté le périple. Pour revigorer l’envie de franchir la frontière, refroidie par l’hostilité militaire, il fallait se remémorer les versets de la propagande. Le bunker et le mur de fer étaient nécessaires. Les ennemis impérialistes n’avaient qu’une envie, empêcher l’édification du paradis socialiste. J’allais enfin voir par moi-même l’autre côté. J’étais un privilégié. Au retour, je pourrais témoigner de la fausseté des rumeurs et de la vérité.

Les passeports vérifiés, la voiture fouillée, les poches tâtonnées, le feu vert délivré, la voie vers Prague était libre. Les champs en friche et les broussailles sombres  effaçaient les dernières visions des parcelles cultivées d’une Autriche grasse et verdoyante. La route évoquait les pistes de terre battue qui de la côte africaine remontent vers les mystères d’un Sahel traversé de nomades rêveurs. Aucune autre voiture à l’horizon. Une marge de silence et de poussière sur un chemin sans asphalte, le goudron avait perdu sa raison d’être pour un monde retranché.

Sur la route déserte et poussiéreuse, Vojtek courait.

Laisse-t-on un homme seul, visiblement pressé, à deux kilomètres à peine d’une frontière en état de guerre, courir comme s’il était traqué par des poursuivants invisibles ? Je jetais un regard dans le rétroviseur, Vojtek me hélait de la voix et me faisait signe. Je le faisais monter dans la voiture. Venant de Vienne, je m’adressais à lui en Allemand. Il me répondit en Allemand. J’étais plus à l’aise en Anglais. Il me répondit en Anglais. Etonné, je jurais en Français, il m’interpella en Français.

– D’où venez-vous ?

Je trouvais la question incongrue. Cet homme polyglotte qui parlait parfaitement le tchèque et qui courait seul sur une route sans asphalte à la tombée du soir à deux pas d’une frontière de fer réputée infranchissable me semblait incarner le portrait idéal de l’espion de l’occident infiltré dans les pays du camp progressiste. J’allais bientôt payer mon imprudence d’une incarcération qui ferait l’objet de marchandages entre les  deux camps. Pour peu que l’on déchiffre mes origines juives, je serai de surcroît qualifié de complice sioniste. Je retournai la question.

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Claude Berger : « Il est temps de questionner les motifs profonds des crimes de société »

by Claude Berger on mai 1, 2013

Entretien publié sur le site Culture Com 06 à l’occasion de la sortie de « Pourquoi l’antisémitisme ? ».

Pourquoi l'antisémitisme ?

Claude Berger, vous avez porté l’étoile jaune à l’âge de six ans et vécu caché pendant deux ans. Vous êtes l’auteur d’un livre intitulé « Pourquoi l’antisémitisme ? » (Les Editions de Paris, Max Chaleil). Existe-t-il des motifs rationnels à l’antisémitisme ?

CLAUDE BERGER : J’ai été caché deux années en compagnie des grands-parents dans une maison aux volets fermés dans l’attente d’une arrestation de nuit comme de jour. Je n’avais plus mes parents. Une question agite alors les condamnés : est-ce moi qui suscite ce désir d’extermination ou bien est-ce l’autre, le persécuteur, assisté de l’indifférent voire du consentant, qui projette sur moi ce désir ? Les Juifs étaient expulsés de France entre 1394 et 1791 (ils étaient admis en ghettos dans les terres papales), il n’y avait donc plus de Juifs à Paris sous Louis XIII, et pourtant on recherchait des Juifs à persécuter. On ne trouva que des chiffonniers et on les accusa d’être de la synagogue! Les Juifs étaient expulsés d’Angleterre depuis 1290, il n’y avait donc plus d’usuriers juifs et pourtant Shakespeare met en scène son Shylock , usurier cupide, en 1596, trois siècles plus tard alors que les Juifs ne sont réadmis qu’en 1656! En 1969 on assiste en France, à Orléans et dans d’autres villes à la naissance d’un mythe, celui de la disparition des femmes dans les magasins tenus par des Juifs. En 1946, à Kielce, en Pologne, une rumeur prend forme : les Juifs de retour d’Urss ont fait disparaître un enfant chrétien à des fins rituelles: bilan 42 Juifs assassinés, 80 blessés. L’antisémitisme ne prend pas appui sur des motifs rationnels. Il naît d’une matrice culturelle, chrétienne pour l’Europe, qui produit des fantasmes sans réalité.

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Antisémitisme, quand tu nous tiens… Entretien avec Claude Berger

by Claude Berger on avril 6, 2013

Entretien publié dans le Jerusalem Post du 6 avril 2013 à l’occasion de la sortie du livre de Claude Berger « Pourquoi l’antisémitisme ? ».

Pourquoi l'antisémitisme ?

Selon l’auteur, l’antisémitisme et la haine d’Israël sont deux volets d’un même désir (obscur) de génocide.

Le mal. A Paris, tel est le sujet du moment. En couverture de Philosophie Magazine : « D’où vient le mal ? L’hypothèse Arendt ». La Marche de l’Histoire titre : « Hitler, la genèse du mal ». Pour sa réouverture, le cinéma Louxor donne le film : Hannah Arendt, sur la philosophe juive allemande et sa théorie de la « banalité du mal » émise lors du procès Eichmann. Et tandis qu’au caféphilo des Phares à la Bastille, le mal fait l’objet d’un débat, à la galerie Evi Guggenheim dans le 6e, Claude Berger présente son nouveau livre « Pourquoi l’antisémitisme ? » en l’illustrant de chansons en yiddish. Avant d’être l’invité du dîner-débat Mille-Feuilles de Frédéric Fredj au Trumilou, quai Voltaire.

Porteur d’étoile à 6 ans

Claude Berger habite non loin de là, dans le Marais, ces mêmes rues où il a été porteur d’étoile à l’âge de six ans, et où il est retourné vivre pour ne pas laisser perdre la culture dans laquelle il est né, celle qu’on a voulu tuer, note-t-il.

Dentiste volontaire en Afrique (Algérie, Côte d’Ivoire), il a passé 15 ans en banlieue parisienne (Bobigny, Colombes), toujours dans la médecine sociale, avant d’ouvrir un restaurant juif dans son quartier de naissance, avec, au menu, de la musique yiddish. Entre-temps, il a publié des articles dans les quotidiens Libération, Le Matin, ou différentes revues (Les Temps Modernes, Les Cahiers Bernard Lazare…), et plusieurs livres : « Marx, l’association, l’anti- Lénine : vers l’abolition du salariat » ou « Les siècles aveugles de la gauche perdue ».

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Persécution des Juifs, soumission des femmes : une même source

by Claude Berger on mars 31, 2013

Article publié dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de mars 2013, à loccasion de la sortie de « Pourquoi lantisémitisme ? »

Persécution des Juifs et soumission des femmes, oui tout cela va ensemble, et tout cela est né dans le cocon de la religion chrétienne au IVème siècle et de la religion islamique au VIIIème siècle. Il existe un auteur qui illustre parfaitement la parenté et la cohabitation de l’antisémitisme et de l’oppression des femmes, c’est Proudhon, un des pères de la pensée de « gauche ».

A propos des Juifs, il dit ceci :

« Le Juif est par tempérament anti-producteur […] cest un entremetteur, toujours frauduleux et parasite […] cest le mauvais principe, Satan, Ahriman, incarné dans la race de Sem. »

«  Il faut renvoyer cette race en Asie ou lexterminer. »

Proudhon est un mutant. Il invoque tout à la fois le Juif, fils du diable Satan, parasite impur, et le Juif de la race maudite, celle de Sem. Proudhon opère ainsi le passage de l’antisémitisme religieux à l’antisémitisme racial. Il est une preuve vivante des thèses de Léon Poliakov sur les mutations du brûlot antisémite né dans la chrétienté puis sécularisé à l’époque des Lumières par Voltaire et transmis à l’extrême droite chez les chrétiens germaniques ancêtres des nazis « aryens » et à l’extrême gauche chez non seulement Proudhon mais aussi chez Marx et Bakounine1.

Et que dit Proudhon de la femme ?

« Ainsi la chasteté est un corollaire de la justice, le produit de la dignité virile. »

« La femme est improductive, inerte, sans industrie, ni entendement, sans justice et sans pudeur. »

Pour saisir ce qui produit à la fois la haine génocidaire du Juif et la soumission et le mépris de la femme au nom de « la chasteté » et de la « dignité virile », il faut là encore suivre la méthode de Léon Poliakov : c’est au décryptage de la théologie qu’il faut s’en remettre, c’est à elle que « revient le rôle primordial, celui dune « infrastructure » si lon veut. » (Histoire de l’antisémitisme, t.3)

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Moses Hess, le rabbin rouge aujourd’hui

by Claude Berger on février 27, 2013

Article paru dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de février 2013.

« Depuis Spinoza, les Juifs n’ont pas eu de plus grand esprit que ce Moïse Hess si oublié. »

Qui parle ainsi de Moses Hess ? Théodore Herzl. Malgré l’hommage appuyé du père fondateur du mouvement sioniste, il est à craindre que Moses Hess soit non seulement « oublié », mais méconnu et même inconnu.

Prononcez le nom de Marx et chacun à son sujet en dit peu ou prou. Prononcez celui de Moses Hess : silences et chuchotements ! Cela du seul fait que le XXème siècle a été pour une grande part dominé par le bolchévisme léniniste qui se revendiquait « marxiste » contre toute vraisemblance.

En dehors de la mythologie révolutionnaire de la crise politique et de la « dictature du prolétariat » troquée contre celle du parti, le léninisme n’a rien à voir avec Marx. Outre que Marx se méfiait des « marxistes », Lénine prônait un capitalisme d’Etat donc un salariat d’Etat au bout des luttes revendicatives coiffées par le parti dictatorial alors que Marx concevait l’abolition du salariat à la suite de luttes par l’association se transformant en luttes pour l’association , c’est-à-dire une forme sociale, imprécise à son époque, réunissant pouvoir, production, existence qui serait proche d’un nouveau concept de commune.

Ce qu’on appelle « marxiste » est donc le plus souvent du « léninisme » et le paradoxe veut qu’en même temps que fut censuré cet aspect libertaire fondamental de Marx par les léninistes, une véritable omerta s’exerça sur son antisémitisme. Un antisémitisme furieux qui souhaitait « émanciper la société du judaïsme », « le supprimer», « rendre le juif impossible ». A la même époque, Proudhon déclarait qu’il fallait « renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer ».

Bien évidemment, les « marxistes-léninistes » sur la défensive prétendirent que ces propos de Marx dans La question juive étaient œuvre de jeunesse. Mais ses propos ultérieurs ne firent qu’illustrer cette conception première. Ne dit-il pas à propos de la révolution de 1848 que :

« Le petit bourgeois […] fut contraint de se livrer directement aux mains des Juifs de la Bourse contre lesquels il avait fait la révolution de Février. »

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Les guerres civiles d’Algérie

by Claude Berger on décembre 18, 2012

Septembre 1962 : j’avais séjourné deux mois dans l’Algérie nouvelle comme praticien bénévole. Nous étions un petit groupe au sein d’un comité d’aide médicale aux Algériens durant la guerre qui, une fois l’indépendance déclarée, avait décidé de suppléer dans l’urgence au corps médical enfui en métropole.

Je quitte la ville blanche avec un sac d’amertume à savourer longtemps. Je venais de perdre un pan de ma cécité. Je ne resterai pas en Algérie. Je ne deviendrai pas pied-rouge. Je ne rêverai même pas de la touchante chimère de Camus en quête de trêve civile.

L’Algérie n’était pas ma terre de naissance. Je suis à peine né en France, une étoile accrochée à six ans sur ma poitrine d’enfant incertain, avec en mémoire la danse des aïeux aux berges du Danube. Le deuil des terres quittées avait longtemps nourri la philosophie de l’exil qui est notre héritage. Et pourtant, ballotté par les discours de l’époque, j’évitais le regard mi-clos des Juifs d’Algérie dans l’avion du retour. Ils quittaient leurs terres sur laquelle ils avaient fait souche bien avant la ruée des cavaliers d’Arabie. Et je ne saisissais pas le sens de l’évènement : ils nous rejoignaient sur le chemin nomade, sur le chemin de l’Exil. Je n’affronterais pas leurs solitudes fanées. En cette fin de guerre, la France soupirait lâchement. Elle fermait ses yeux sur les populations délaissées qui s’étaient fiées à sa parole : Juifs, harkis, pieds-noirs. Avec leur départ, l’Algérie allait perdre sa mémoire.

A Saint-Paul, au Pletzl, les Juifs ashkénazes et les Juifs d’Algérie étaient mêlés. Notre sort avait été commun. Trois mille Juifs d’Algérie furent raflés à Paris. J’étais lié à une famille éprouvée originaire de Constantine mais la guerre en cours là-bas nous séparait. Elle s’estimait française et menacée, avec quelque raison comme les faits le prouveront plus tard par la lutte du FLN. Pour les jeunes ashkénazes survivants, la guerre d’Algérie ne faisait qu’accroître notre mal-être. Impossible de nous identifier au pays français, la guerre venait après Vichy. Nous privilégions la dénonciation de l’inégalité, de la discrimination sinon du racisme que nous jugions inacceptables « après ce que nous avions vécu ». Nous dénoncions aussi l’usage de la torture par l’armée française. Je ressentais d’emblée d’ailleurs une certaine parenté entre la mise à mort des Juifs et la mise à la question des emprisonnés. Dans les fondements religieux inquisitoriaux qui président à leur échafaudage, le Juif « hostile à Dieu, ennemi du genre humain » est fils du diable et, à ce titre, son corps entier doit être brûlé. Le voleur, le meurtrier, le délinquant, le rebelle n’est peut-être que visité par le diable et à ce titre, la question fait figure d’exorcisme. Montaigne avait en son temps dénoncé la croyance à la vertu de la torture pour l’obtention des renseignements invitant par là à déceler ailleurs sa motivation. Donc nous sommes un certain nombre à nous engager, à nous insurger, à refuser l’armée et, devant l’approfondissement de l’impasse et de la déchirure, à aider les militants algériens en France au risque de l’arrestation. Près de vingt ans après la traque de l’enfance, j’ai ainsi redécouvert les charmes de la clandestinité : « Regarde si tu es suivi », « Ils ne sont pas venus ce matin, peut-être ce soir ? »…

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Et le kibboutz fut inventé…

by Claude Berger on novembre 30, 2012

Article publié dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de novembre 2012.

En 1909 naît le premier kibboutz, Degania, près du lac de Tibériade. Sa structure est révolutionnaire, c’est une communauté humaine fondée sur la propriété collective, la coopération de tous ses membres dans la production, la consommation et l’éducation et le partage égalitaire des richesses produites ou acquises. « A chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », telle est la règle.

L’esprit pionnier et solidaire du mouvement kibboutzique développé dans la foulée façonne ensuite Israël. Entre les années 1920 et 1950, le nombre des kibboutzim s’accroit en même temps qu’ils s’industrialisent. Le plus grand des kibboutzim regroupe jusqu’à 1.200 membres. Mais entre les années 1970 et 1990, les kibboutzim sont confrontés à des difficultés économiques comme à la perte du soutien de l’Etat avec l’arrivée de la droite au pouvoir en 1977. Les incidences sont d’abord financières mais la crise des idéologies de gauche, qui restent  étatistes hors du kibboutz, une crise qui sévit dans le monde entier, l’affecte tout autant. Et le phénomène est souvent tû. Le bolchévisme marxiste-léniniste dit « communiste » doit mater des révoltes et ne peut plus cacher ses crimes. Sa dramaturgie mène à l’effondrement. Les partis travaillistes qui, jusque-là, souhaitaient conjuguer le salariat d’Etat et la démocratie plutôt que la dictature s’orientent peu à peu vers l’acceptation de l’économie libérale de marché. Non seulement des produits mais des hommes, et ils délaissent le salariat d’Etat pour le salariat privé.  À la fin des années 90, commence alors une vague de privatisations des kibboutzim fragilisés.

Aujourd’hui sur les 275 kibboutzim qui perdurent en Israël et qui représentent 120.000 personnes, 9% de la production industrielle et 40% de la production agricole du pays, seuls 27% d’entre eux conservent le mode coopératif originel. Mais parmi les kibboutzim non privatisés, certains ont mieux prospéré que les privatisés en s’adaptant à la mondialisation du marché des produits et aux exigences individuelles auparavant soumises à trop d’idéologie. Ensuite, un mouvement de retour vers l’habitat au kibboutz s’esquisse en Israël en reprenant un peu de l’esprit communautaire pour gérer non plus la production mais la commune. Enfin fait innovant, de nouveaux types de kibboutzim sont apparus en ville, les kibboutz urbains, qui s’implantent dans des quartiers dits « défavorisés » en vue notamment d’élever la population environnante dans un esprit de culture, de solidarité et de tolérance. La règle du partage n’y fonctionne que pour les membres volontaires et tout est fait pour l’épanouissement de l’individu en écartant ce qui pourrait ressembler à une soumission contraignante à la collectivité.1

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