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Lip et après
par Claude Berger

Les Temps Modernes n°327, octobre 1973

«Ils » ont osé : occuper, produire, vendre, échanger, prendre en mains leur propre sort jusqu'au scandale suprême : se payer eux-mêmes !

La première paye ouvrière a tordu de douleurs patrons et ministres : mais que font donc notre justice et les syndicats si bien dressés à faire respecter la légalité du travail ?... Arrêtez, ça n'est pas possible !

Si les Lip se payent eux-mêmes et payent les cadres, si tout l'argent passe entre leurs mains, comment rétablir encore la plus-value au moyen du salaire ? S'ils montraient ainsi la voie, il n'y aurait plus de patronat et on irait droit vers l'affrontement avec la classe patronale et son État.

Messmer : « C'est moi qui ai donné l'ordre de faire évacuer..., d'envoyer les flics. » Voilà le sens de la réponse du « Chef » : sauver la plus-value menacée et plus encore défendre l'oppression du travail.

Car les Lip, en défendant leur salaire, s'en sont soudaine-ment libérés. Ils sont passés aux actes. Ils ont fait plus que se défendre contre l'exploitation. Ils ont osé vivre ensemble cette vie nouvelle, ils ont même lancé un appel à tous les travailleurs de France... et d'ailleurs :

« Au départ, l'objectif était tout simplement de garantir un salaire de survie à chacun, puisque la direction s'y refusait depuis le 10 juin, étant bien précisé qu'il ne s'agissait ni d'auto-gestion, ni de coopérative ouvrière, vouées à l'échec en régime capitaliste.

« Cette expérience a amené les travailleurs à réfléchir beaucoup plus profondément.

« L'écho formidable qu'elle rencontre partout dans le pays leur a fait découvrir qu'ils faisaient beaucoup plus que garantir leur survie. Ils ont démontré que les patrons n'étaient pas indispensables, et que les travailleurs étaient capables de s'organiser eux-mêmes, y compris dans le domaine économique (pro­duction et échange de biens). Ce n'est pas seulement la direc­tion Lip qui est en cause, mais toute la classe patronale.

« Les problèmes qui sont posés ont exigé une réflexion collective et des réponses concrètes. Pour ne pas retomber dans le système de la parcellisation du travail telle que l'impose le patronat, ils ont organisé la rotation dans les postes de travail et de responsabilité. Malgré le volume très important des commandes, ils ont abaissé les cadences à un niveau qui évite l'usure nerveuse et l'abrutissement.

« Depuis, les rapports sociaux sont devenus très différents. Avec les chefs qui sont entrés dans le jeu, au coude à coude avec les ouvriers et les ouvrières. Et avec l'autre, le copain d'atelier, parce que les programmes, les horaires et la production sont discutés collectivement chaque jour...

« ... La méthode que nous employons peut être reprise par des centaines d'usines.

« C'est à vous qu'il revient de réfléchir, de prendre collectivement les initiatives nécessaires pour élargir la brèche faite dans le « système » qui nous emprisonne...

« Notre lutte peut constituer un acquis important pour l'ensemble des travailleurs si, demain, d'autres expériences sont tentées, allant dans le même sens ; si nous réfléchissons collectivement à nos méthodes d'action pour les rendre plus efficaces.

« ... Car cette lutte démontre qu'une autre société est possible, une société égalitaire où les travailleurs prendront en mains leurs affaires. » (Extrait de « Lip en lutte s'adresse à tous les travailleurs. »).

A la vindicte du ministre Charbonnel qui accusait les travailleurs Lip de « faire la grève pour la grève », l'éditorialiste de l'Humanité (du 7 août 1973) répliquait (comme Séguy en 1968) « non, les travailleurs ne font pas la grève pour la grève, ils se battent pour leur revendication ».

Les Lip ont de leur côté répondu : ils se battent pour la satisfaction de leur revendication mais ce faisant, ils ont décou­vert — c'est leur mot — qu'ils inauguraient autre chose de totalement nouveau : ils osaient vivre ensemble.

Le travail capitaliste — le salariat — repose sur l'atomisation de l'individu vendeur de sa force de travail, acheteur de biens de consommation individuels, sur la concurrence ensuite de ces individus entre eux par l'intermédiaire, entre autres, de la parcellisation, de la division, de la cotation du travail. Le salariat, c'est aussi la décomposition de l'existence du travailleur : la division de la vie au travail et de la vie hors du travail, la division du politique avec ce qui n'en serait pas, la division du culturel et de l'inculte, la division encore du pédagogique et du productif.

Le travail capitaliste — le salariat — c'est un processus qui permet certes d'extorquer de la plus-value mais aussi du savoir et du pouvoir pour les concentrer dans des lieux séparés et clos qui, tous, dominent le travailleur : l'État, l'École. l'Université, l'Information, la Culture avec un grand « C ».

Le travail capitaliste — le salariat — c'est l'exploitation, mais c'est aussi l'oppression dans le travail et l'oppres-sion dans l'existence.

Les Lip ont osé vivre ensemble : ils ont mis fin à l'atomi­sation de l'individu, ils ont recomposé collectivement leur existence. Des types d'hommes nouveaux sont apparus parmi eux et non pas des hommes nouveaux sur la scène politique traditionnelle, car avec eux cette scène change : les Lip ont fait cesser la concurrence entre eux, ils ont recouvré une partie du pouvoir, du savoir et du capital extorqués ; l'État est alors apparu en la personne de son ministre Charbonnel, sous la forme, selon l'ex-pression d'un travailleur Lip au cours d'une assemblée générale, sous la forme... d'un « guignol » radicalement antagoniste à ce que faisaient en fait les travailleurs : une association qui mettait fin au salariat au cours de la lutte.

Au moment de la reprise du travail « légal », c'est-à-dire bourgeois et oppressif, les travailleurs mettront fin à leur association. Ils s’« atomiseront » à nouveau et subiront encore la concurrence entre eux et la décom-position de leur existence. Les guignols regrandiront en gros plan sur la télé et leur bouche s'ouvrira en urne comme une grosse tirelire absorbante de pouvoir, du pouvoir des travailleurs.

Certes, il y aura toujours une « victoire » de la reven-dication. Mais cette victoire refera aussi marcher le « système ». Celui du salariat, celui de l'argent.

La rentrée au travail, ce sera aussi la perte de l'existence réelle, de la vraie vie enfin recomposée et imposée au cours de la lutte même aux appareils politiques et syndicaux traditionnels — ce sera la rentrée dans l'«ordre».

... Mais camarades... La lutte continue... Prenez vos cartes... Il faut des changements profonds... Le « socialisme » par le Programme commun... Le socialisme par l'autogestion. On connaît la chanson.

Les appareils politiques de gauche et même d'extrême-gauche proposeront dans les faits la même atomisation de l'individu, la même décomposition de l'existence, la même séparation du « politique » et du « non-politique ».

Certes, les uns et les autres vous diront qu'ils ont des projets : les nationalisations par voie pacifique ou par révolution violente, ou bien l'autogestion pour corriger le bureaucratisme par voie pacifique ou par révolution violente. Des projets qui tous, sous une forme ou sous une autre, proposeront la conserva­tion du salariat.

L'Etat employeur de tous (tendance U.R.S.S.-P.C.) ou le Comité de gestion des travailleurs (tendance yougoslave et consorts), employeur des ouvriers toujours vendeurs de leur force de travail et concurrents entre eux. Les uns préférant occuper la forme générale de la machine économique, les autres préfé­rant occuper avant tout l'usine individuelle sans se douter que c'est cette machine dans son ensemble qui est un instrument à faire du profit, à réduire le travailleur à un individu décomposé et consommateur de biens individuels. C'est donc cette machine dans son ensemble et sous ses multiples aspects qu'il faut briser.

Comment ? Ne faisons pas ici de projets. Ceux que nous venons d'évoquer sont fondés sur la revendication, sur la rentrée négociée dans l'Ordre du travail et du salariat. Ils proposent donc le maintien du salariat et des pratiques politiques qui reprennent toutes les divisions capitalistes de l'existence, du Parti, de l'État, de l'économique et du non-économique : ces divisions que la lutte avait un moment annulées.

La pratique politique de « gauche » et d’« extrême-gauche » qui suivra la rentrée négociée dans l’ « Ordre » ressemblera curieusement à une entrée en religion, à une entrée dans les « ordres ». Elle se nourrira de l'image mythique du « paradis socialiste », du « Parti », de l’ « État » ouvrier, du « contrôle » démocratique de la société bourgeoise peu changée « entre les mains des travailleurs » : tous les masques connus de la conser­vation du salariat demain et de la perte aujourd'hui de l'existence réelle, politique et révolutionnaire, inventée et recomposée au cours de la lutte.

« L'usine, c'est des hommes, pas des murs ! » disent les Lip. Bien. Quelle sera alors la pratique politique qui reprendra en compte l'existence recomposée des travailleurs plutôt que la revendication ?

L'autogestion pas plus que les nationalisations n'est impliquée dans la lutte : les travailleurs Lip le disent eux-mêmes, elle est impossible en régime capitaliste. Outre que nous venons de voir que c'est un projet de maintien du salariat, elle ne répond pas à la question du procès. Quel est donc le processus révolutionnaire impliqué par la lutte réelle et nouvelle des Lip contre l'oppression du salariat ? Vers quoi mène-t-il ?

Les Lip ont inventé une forme de lutte, il faut inventer (plus exactement réinventer) une stratégie du processus révolutionnaire fondée sur leur invention.

Les Lip se sont associés en fait pour esquisser une fin du salariat lui-même. Il faut maintenir cette association au-delà de la « victoire » de la revendication rétablissant le salariat.

Association non pas de production, c'est impossible en régime capitaliste — les Lip l'ont spontanément compris — mais asso­ciation de lutte pour l'abolition du salariat et pour l'existence commune.

Il faut ensuite maintenir cette association et l'élargir à d'autres travailleurs, des O.S., des travailleurs que l'on peut appeler indifférenciés, pour en finir avec les tendances corporatives.

Il faut relier cette association à celles qui ne manqueront pas de naître, l'exemple une fois donné, sur la base de chaque grève qui, partant d'une revendication, glisse d'elle-même, en raison des nécessités de la lutte vers une révolte contre l'oppres­sion du travail et de l'existence, vers une émancipation du travail.

Et cela en France et à l'étranger.

Les appareils politiques ? Mais ils devront s'accommo-der de cette nouvelle pratique, révolutionnaire, ouvrière de la politique, tout comme ils ont dû s'accommoder de la volonté nouvelle des travailleurs de mettre un terme depuis 1968 aux actions « anciennes » et d'en inventer d'autres.

Imaginez un peu un mouvement pour l'abolition du salariat se grossissant de chaque lutte ? Ou encore que l'association ouvrière de lutte s'attache un groupe d'étudiants, un groupe d'agriculteurs, question de vivre un peu leur « alliance » et de changer leurs rôles respectifs dans le travail de temps en temps, en l'imposant au patronat ? Imaginez qu'elle ait une caisse commune importante pour organiser sa vie et sa lutte collectives ? Qu'elle s'offre une salle de discussion et de projection de télévision grand écran plutôt que 1 300 télés chacun chez soi ? Qu'elle invite des travailleurs et des intellectuels par affinités, pour discuter du mouvement immédiat plutôt que du Paradis ? Qu'elle se partage quelques maisons de campagne plutôt que chacun la sienne pour y passer un mois, l'entretenir toute l'année, y rêver toute sa vie, pour « l'avoir » et y faire quoi ? Le capitalisme en prendrait un coup côté ventes d'objets individuels ? Sûrement, et tant mieux ! Sa marge de manoeuvre sur le marché inter-national n'en serait que plus étroite...

La lutte après la grève intégrerait l'existence recomposée et l'association pour l'abolition du salariat esquissée dans la lutte. Chaque lutte revendicative déboucherait ainsi vers un mouvement de jouissance immédiate, anti-capitaliste, contre le salariat lui-même.

Et imaginez que l'association de lutte se manifeste chaque fois que ça bouge ailleurs, dans une autre usine ?

Un mouvement véritable pour l'abolition du salariat serait absolument incompatible avec le Grand Guignol, avec tous les Guignols. De gauche et de droite. Le guignol peut occuper une usine, pas la vie des travail-leurs associés.

On irait droit vers une Association des travailleurs comme l'avait pensé Marx avant que ne l'enterrent de grands « génies » politiques, on tracerait la voie vers le pouvoir des communes et le Travail associé.

Si après la grande grève des travailleurs Lip, certains politi­ciens, syndicalistes, journalistes et autres qui ont « beaucoup d'expérience » dans le parti de la conservation du salariat, pensent que c'est un « rêve », il est permis de douter de ce qui leur reste d'imagination. A moins qu'ils n'aient peur eux aussi d'un prochain scandale ?

Claude Berger

 


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