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Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?

1. Et maintenant la crise
par Claude Berger

Libération, 9 décembre 1974

La gauche - PC et PS - les syndicats, et une bonne partie de l'extrême-gauche ont ceci en commun : lorsqu'ils traitent de la crise, il n'est question que de la « crise du capitalisme ». Que ce soit pour prétendre y apporter des « solutions » immédiates ou attendre que la crise passe, que ce soit pour scander « élections plus nationalisations » ou « mobilisation violente des masses plus nationalisations » : l'attitude est au fond voisine : que le capital soit public ou privé, on gardera intacte la logique de développement et d'accumulation du capital, donc en dernier lieu la logique capitaliste du travail : cela n'enthousiasme pas les foules qui ne sont pas dupes des « modèles » de socialisme proposés.

Mais est-ce ainsi que nous devons répondre aux problèmes posés par la crise actuelle? Devons-nous nous situer sur le terrain de la « crise du capitalisme », c'est-à-dire du point de vue du capital quelqu'il soit, ou sur le terrain du mode de travail - le salariat - qui lui permet de proliférer? Ne devons-nous pas parler plutôt de crise du salariat et de la société salariale pour pouvoir prolonger politiquement la véritable rupture introduite par les luttes de ces dernières années : une rupture irréversible contre le salariat lui-même?. La révolution contre le salariat n'a pas été jusqu'ici un thème très partagé du mouvement ouvrier « organisé ». Propagandiste d'un certain économisme, la « théorie » dominante nous a souvent parlé d'exploitation économique des travailleurs sans voir que celle-ci était liée à une oppression très particulière du travail : celle du salariat. Et du même coup, la pratique politique dominante a surtout eu pour objet de lutter contre le capital privé en revendiquant plus de salaire ou plus d'avantages sociaux (ce qui ne saurait suffire) mais cela sans être particulièrement anti-salariale et par là libératrice de l'existence.

Esclavagisme, servage, salariat... Comment en finir non seulement avec l'exploitation mais aussi avec l'oppression du travail salarié?


Libe a déjà présenté I'ouvrage de Claude Berger Marx, l'association, Lénine. vers l'abolition du salariat - paru en petite bibliothèque Payot (voir Libé du 7 juin 74). Celui-ci commence une série d'articles afin de mettre en rapport le thème de l'abolition du salariat avec la crise actuelle et si possible avec les lecteurs... pour un débat auquel chacun est vivement invité.


« Avant, il fallait consommer, maintenant il faut se serrer la ceinture » : Ça se dit du côté de Nanterre au bar d'un café situé près des « boites » à l'heure de la pose. Ça doit se dire tout autour de Paris, dans ce vrai Paris qu'est la banlieue et qui fait vivre « l'autre Paris », le Paris marchand, le Paris du pouvoir d'Etat, le Paris de la culture sous vitrine ou d'élite. Dans le même café, au même instant, un T1 technicien « du bas de l'échelle » comme on dit, littéralement angoissé à l'idée de devoir se rendre à une convocation de son « chef » se confie à ses copains : « Qu'est-ce qu'il peut me vouloir... Ce n'est pas le moment de lui tenir tête avec ce qui se passe ». Combien de propos comme celui-là, désormais, où l'on fait part de son inquiétude, question de tâter un peu la solidarité des autres?.

LES EXPERTS DE LA MUTATION

Croissance, consommation, pollution... des économistes prétendument « scientifiques » et « neutres » nous préparent les « solutions » de la crise : il faut développer une croissance organique à la place de la croissance anarchique nous disent les experts du Club de Rome, dans un numéro de l'Express diffusé à plus d'un million d'exemplaires pour les besoins de la cause et dans lequel JJSS s'avoue giscardien.

En même temps des hommes dont la réputation est « à gauche » tiennent un langage voisin : « Nous sommes face à une crise du mode de croissance ». (Michel Rocard dans Libé du 2/12/74)... mais s'agit-il seulement de cela ? Et comment s'y retrouver quand ni la croissance, ni la consommation n'ont jamais apporté à Nanterre comme ailleurs, où HLM riment avec parkings, mais côtoient toujours des zones de misère; une quelconque libération de l'existence? Où la crise signifie immédiatement récession, chômage, difficultés de fins de mois?.

« UN CAPITALISME A VISAGE HUMAIN ? »

En fait cette croissance productive aujourd'hui contestée et que l'on propose de freiner en la développant ailleurs dans les pays jusqu'ici épargnés de l'Afrique et de l'Asie, a pour base essentielle l'exploitation de la classe ouvrière. Et celle-ci a consommé fort peu de cette consommation devenue « superflue » qui ne fait que renforcer l'individualisme du consommateur.

De même, victime du travail salarié, elle n'a jamais en quoi que ce soit décidé du choix du mode de production et de croissance qui « épuise à la fois la terre et le travailleur » (Marx). En fait hommes d'Etat, patronat, économistes, en prétendant prévenir de façon alarmiste contre des maux qu'ils ont jusqu'ici couverts (l'inégalité de développement, la raréfaction de l'eau, de la nourriture et de l'énergie) saisissent l'occasion des limites actuelles de l'appropriation de la nature et des hommes par le capitalisme pour passer à un stade plus développé, plus scientifique, plus cosmique de cette appropriation. Une stratégie est en train de s'élaborer. Il ne s'agit pas moins que de redistribuer les cartes de l'énergie et des matières premières, celles du marché des produits et celles du marché du travail. Mais pour pouvoir renouveler l'exploitation capitaliste du travail à l'échelle mondiale, il faut aussi au capital renouveler profondément les formes prises par l'oppression du travail et par l'oppression de l'existence.

Pour mener à bien l'entreprise mondiale de restructuration de l'exploitation et de l'oppression du travail salarié, une vaste opération idéologique est en cours et la prépare. Comme l'a montré Libé ces derniers jours, cette opération n'hésitera pas à gérer le discours de la contestation dont elle récupérera les thèmes. Ne faut-il pas aller de l'avant? il s'agit là d'un tournant.

« En réalité, on se fout de notre gueule » disait l'autre à Nanterre. Saine réaction face à l'entreprise d'anesthésie qui tente de voiler les mécanismes réels de la crise pour mieux masquer les perspectives de l'affrontement avec la classe ouvrière.

Mais qui y est prêt en France et prêt pour y faire quoi?

Claude Berger

Demain: Des luttes de classe à la crise économique


Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?
un dossier dans Libération en 1974

1.
Et maintenant la crise

2.
Des luttes de classe
à la crise économique


3.
La pollution
c'est le salariat


4.
Quand la bourgeoisie veut
colmater les brèches


5.
Les gauches
de la politique


6.
L'après-Lip,
l'après-gauchisme

 


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