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Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?

2. Des luttes de classe à la crise économique
par Claude Berger

Libération, 10 décembre 1974

Résumé des chapitres précédents : Crise du capitalisme ou crise du salariat ? Dans cette série, commencée dans le numéro d'hier, lundi, Claude Berger montrait comment la « crise » et les mutations qu'elle pourrait entraîner peuvent profiter à la longue au capitalisme pour organiser son exploitation sur une échelle plus vaste encore qu'aujourd'hui.

Croissance - non croissance... la mystification commence quand on pose le problème de cette façon. Pierre Jouven, PDG de PUK (Péchiney-Uginc-Kuhlman). trust multinational employant près de 100.000 personnes est plus clair : « Notre objectif n'est pas de rechercher la croissance pour la croissance. Nous sélectionnerons les nouveaux investissements pour obtenir une amélioration aussi rapide que possible de la rentabilité et de l'efficacité commerciale ».

En fait PUK connaissait bien avant aujourd'hui tous les signes de la crise dont le premier : la baisse conjoncturelle du taux de profit. Engagé dans le cycle « croissance-rentabilité » qui exige des investis- sements accrus (croître ou périr), PUK devait faire appel à des fonds extérieurs fournis par le capital financier international et étatique. fonds qu'il ne pouvait pas fournir par lui-même. en raison de la baisse des rendements. Il devait à la fois s'allier avec des « collègues » américains et allemands (Kaiser et Bayer) et contrôler la production, de la mine au comptoir de vente. en passant du métal classique (aluminium, cuivre etc...) au combustible nucléaire.

Dès 1972, où le taux de croissance était de 5,7 (contre 3.3 en 71) pour les sept pays les plus développés, PUK voyait poindre le spectre de la surproduction.

SALARIAT-CAPITAL :
LES AMANTS TRAGIQUES

Mais qui pousse à trop produire alors que le marché se rétrécit? La hausse des salaires accordée en conséquence de la combativité ouvrière. On produit plus pour maintenir les taux de profit en réponse à la lutte des classes. Puis vient l'inflation : la hausse des prix de production s'avère la seule réponse possible pour le patronat pour maintenir ses taux de profit sans devoir livrer une attaque frontale contre la classe ouvrière combative. La hausse des prix de production des produits manufacturés favorise ensuite les pays riches et défavorise les pays du tiers-monde fournisseurs de matières premières qui ont comme seule issue de les augmenter : cette nouvelle source d'inflation tend à grossir la masse des capitaux spéculatifs qui ne se placent pas dans la production où les taux de profit diminuent et qui voyagent d'une capitale à une autre en profitant des disparités monétaires ou des opérations immobilières.

PLUS RARE OU PLUS CHER ?

Deuxième point sur lequel porte l'opération de mystification idéologique en cours. la crise de l'énergie. Il n'y a pas actuellement moins d'énergie sur le marché, il y a seulement hausse conjoncturelle de son coût, ce qui incite le capital à trouver à terme des sources moins chères. Encore que le brain-trust américain trouve son compte dans la hausse actuelle qui le favorise à long terme. pour reprendre en main sa domination défaillante face aux capitalismes montants de ces dernières années (Japon, Allemagne, France).

LE VILAIN AMERICAIN RENTRE CHEZ LUI

Troisième mystification. mais elle est de gauche (PC-PS) cette fois : il n'y a pas de bataille d'un capital qui serait « national » contre un capital qui serait « américain ». Le capital est international alors qu'il suscite des bourgeoisies nationales qui ont chacune leur politique dans leurs rapports avec des classes ouvrières divisées sous l'effet des « nations ». La puissance d'un pays se mesure par la masse des plus-values. accumulées et susceptibles de circuler dans le corps social et de développer les moyens de la domination politique et militaire sur les pays et sur les classes prolétaires.

Le capital industriel et financier américain a très tôt recherché l'investissement dans les zones de main-d'oeuvre à bon marché mais du même coup son développement national en a pâti (stagnation sociale, déséquilibre budgétaire, développement de la misère) alors que l'Europe et le Japon connaissaient l'expansion sur place. Il s'agit aujourd'hui de renverser le cours des choses. C'est désormais toute un série d'industries occidentales qui sont vouées à l'émigration.

La fusion du capital industriel et du capital financier doit s'accélérer ici sans devoir tolérer des zones de « capitalisme prospère » comme celui des PME qui vivaient confortablement en partie grâce au crédit. Contrairement à ce que croit le PC, ce sont donc les « grands monopoles » qui ont été victimes des PME jusqu'à ce jour où on assiste au règlement de comptes!

Les Etats bourgeois ont donc la triste besogne de faire avaler aux « âmes nationales » la restructuration du capital pour maintenir les taux de profit, ce que chaque actionnaire national voudra bien comprendre. Il faut donc trouver de nouveaux marchés des matières premières, des produits mais aussi du travail : j'achète tout moins cher. je vends tout plus cher. telle est la devise.

L'OR DE MOSCOU

En matière d'écoulement de produits. les pays de l'Est offrent certes un potentiel mais leur solvabilité était jusqu'ici peu crédible! Balances commerciales et moné-taires déficitaires, leurs Etats pratiquent l'endettement (Il paraît que la Chine aussi.) L'exploitation du travail dans ces pays qui passe par la logique accumulative du capital privé, engendre de la même façon qu'en Occident, le gonflement du travail improductif, le travail n'est pas « rentable » pour les classes et les couches exploiteuses. Il faut recourir au travail au rendement. Pour le capital occidental. ces pays ne sont « valables » que s'ils s'ouvrent directement à l'investissement de capitaux assortis d'usines clés en mains et de techniciens sur place. C'est la politique de « coopération ». (Tiens, Brejnev vient de nous rendre visite!).

HONG-KONG EXOTISME ET PLUS-VALUE

La deuxième solution pour le capital c'est plutôt que d'industrialiser dans les pays où se trouvent les matières premières, de répartir les procès de production sur plusieurs pays « retardés » : choisir « le modèle de Hong-Kong » plutôt que « le modèle de Téhéran » qui a le désavantage de favoriser une bourgeoisie locale sans rapatrier les plus-values. comme nous le dit Le Monde du 24/9/74.

Le modèle de Hong-Kong. lit-on. « permet d'effectuer les combinaisons les plus adaptées et les plus profitables : nylon fourni par le Japon. fils et écrus réalisés à Hong-Kong ou à Macao. teinture et confection à Lisbonne, et vente finale en France et en Allemagne. Les circuits sont par ailleurs étudiés pour maximiser profits et minimiser résistances fiscales. douanières et institutionnelles »

Les auteurs de l'article (M. Bommensath et M. Reyne) poursuivent : « Il est clair que le modèle de Hong-Kong, considéré comme la voie normale de développement des pays disposant d'une main d'oeuvre abondante et ha-bile._ ne leur permet pas suffisamment de progrès. car ce n'est pas là que l'on dégage des plus-values importantes ».

En conclusion les auteurs estiment que ce dernier point est suffisant pour choisir le modèle de Hong-Kong! : « Il est donc indispensable de continuer à faire jouer les modèles Hong-Kong correctement adaptés. en appliquant, cette fois-ci. la stratégie multinationale au profit des pays retardés. Du même coup, pourraient être aussi atténués. sinon résolus, les problèmes de l'émigration excessive et ceux de la pollution. De même le problème de l'emploi de ces masses énormes de pétro-devises qui. répugnant à se placer à long terme. mettent en danger le système monétaire international »

Et voilà. le tour est joué : un peu de racisme, un peu d'écologie. un peu moins de travail, de croissance et de consommation pour les travailleurs, le discours idéologique du capital est en marche.

Claude BERGER

Demain: La pollution c'est le salariat

 

Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?
un dossier dans Libération en 1974

1.
Et maintenant la crise

2.
Des luttes de classe
à la crise économique


3.
La pollution
c'est le salariat


4.
Quand la bourgeoisie veut
colmater les brèches


5.
Les gauches
de la politique


6.
L'après-Lip,
l'après-gauchisme

 


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