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Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?

3. La pollution c'est le salariat
par Claude Berger

Libération, 11 décembre 1974

Résumé des chapitres précédents : Crise du capitalisme ou crise du salariat ? Dans cette série commencée dans les numéros d'hier et d'avant-hier, Claude Berger montrait comment la « crise » et les mutations qu'elle pourrait entraîner peuvent profiter à la longue au capitalisme pour organiser son exploitation sur une échelle plus vaste encore qu'aujourd'hui.

« Votre argent m'intéresse » : l'affiche a disparu. Votre argent n'intéresse plus. La suraccumulation du capital laisse déjà trop d'argent sans emploi. Sur le panneau « Embauche » des usines, on lit : « Fermé pour cause de restructuration mondiale. » Les intérêts fusionnés du capital industriel et financier, accumulé ou circulant sur le sol national, mais intégré au capital international seront préservés, à terme. L'Etat jouera son rôle face aux autres Etats dans le nouveau partage.

L'opération suppose que la classe ouvrière accepte sans rechigner la chute de son pouvoir d'achat — l'inflation persistera encore longtemps — mais aussi le chômage en masse : on en est à près de 900 000 : aujourd'hui !

LE TRAVAIL, PAS RENTABLE

Votre argent n'intéresse plus, votre travail non plus Renversons le problème : si le travail n'est plus « rentable », c'est que la masse de travail improductif nécessaire pour le mettre en « valeur » (gestion. bureaucratie, commerce) est telle que le capital se sent une âme de défricheur de pays vierges. D'autant que les multiples luttes de ces dernières années ont sapé les fondements mêmes du salariat (et pas seulement « l'autorité » ou « la hiérarchie »).

De façon ouverte, au cours des grèves émancipatrices. De façon sourde. par le refus du travail. l'absentéisme (8 % dans l'industrie automobile), la marginalisation. De même, la contestation anti-institutionnelle s'est attaquée à la machinerie sociale qui nous transforme en individus salariés, bons à être opprimés pour être exploités (ou bons à être oppresseurs pour exploiter).

L'esclave savait fort bien qu'il donnait plus en travail que ce qu'il recevait en biens. Le serf, lui, qui devait donner du travail au noble avant de cultiver sa propre terre, voyait clairement la nature du surtravail et de l'oppression : un pouvoir non seulement exercé, mais extorqué par le noble. Avec le salariat, miracle ! Le salarié exploité se croit rémunéré par son salaire. Opprimé, il se croit libre. C'est un progrès. non ?

En fait, marché « libre » du travail et enfermement dans l'usine (dans la « boîte ») vont de pair. Concurrence sur le marché du travail et division du travail contraignant le travailleur à un poste fixe, réputé « différent » vont encore de pair.

Les travailleurs luttent-ils pour plus de salaire ? Le capital fait alors appel à la science, aux intellectuels, aux salariés formels pour concevoir les produits, les procès de production, accroître la productivité, extorquer plus de plus-value, mais enlever aussi tout savoir, toute culture, tout pouvoir, toute existence même aux salariés réels opprimés pour produire.

Suprême contradiction, le capital tend à exclure le travail du procès de production alors qu'il en a besoin pour vivre.

LA MACHINE A SALARIER

La machinerie sociale nécessaire pour opprimer le travail est énorme. Pour réputer le travail « sans valeur », il faut que les travailleurs soient sans savoir, sans pouvoir, sans cultures possibles : il faut à la fois la coercition d'Etat, qui concentre le pouvoir extorqué. et la soumission des « libres » individus atomisés. Il faut encore l'enfermement institutionnel (dans la famille, dans l'école, dans l'armée, dans le culturel, dans l'exclusion) et la « libre » compétition des individus. La transformation du producteur en consommateur de biens individuels (destructibles aisément pour en renouveler l'achat) achève cette décomposition et cette atomisation de l'existence des travailleurs salariés réels.

L'oppression du salariat est nécessaire au capital pour proliférer. Elle circule de l'usine à l'Etat, de l'usine à l'institution, de l'usine à la consommation. Rompre l'économie de marché des produits suppose donc qu'en premier lieu. on rompe avec l'économie de marché des hommes qui fait un tout avec elle.

Comment ? Alors pas de théorie ni d'utopie : les luttes de ces dernières années nous renseignent d'elles-mêmes. A des titres divers, elles ont toutes été émancipatrices du salariat.

LE MYTHE DE L'AUTOGESTION OU L'ASSOCIATION ?

Revendicatives au départ (comme il se doit), elles ont, pour les besoins mêmes de la lutte, aboli un temps la concurrence des travailleurs entre eux, leur atomisation, la décomposition de leurs existences. Elles ont affronté l'Etat. Pas seulement celui du capital : celui du salariat. Elles ont tenté de reprendre un peu de culture et de pouvoir extorqués.

Ces luttes impliquent à terme, non pas « l'autogestion » (autogérer quoi? L'usine, la consommation, la culture?), non, non ! Elles impliquent l'éclatement de l'usine, la fin de l'enfermement, la répartition égalitaire des postes de travail dans plusieurs branches de production (agriculture y compris), mais surtout la soumission de la production aux nécessités de la recomposition de l'existence et de la reprise de pouvoir des salariés réels, à partir d'un pouvoir communaliste de base. Ce futur ébauché, on l'appellera dans les luttes l'association pour bien signifier qu'il ne s'agit pas de gérer ou de contrôler les usines oppressives - de conserver le salariat - mais d'aboutir à une nouvelle forme de coopération de l'existence et du travail. Abolir le salariat, la marchandise, l'État et l'argent, ce support nécessaire de l'économie de marché des hommes, c'est tout un programme !

Claude BERGER

Demain: Quand la bourgeoisie veut colmater les brèches

 

Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?
un dossier dans Libération en 1974

1.
Et maintenant la crise

2.
Des luttes de classe
à la crise économique


3.
La pollution
c'est le salariat


4.
Quand la bourgeoisie veut
colmater les brèches


5.
Les gauches
de la politique


6.
L'après-Lip,
l'après-gauchisme

 


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