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Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?

4. Quand la bourgeoisie veut colmater les brèches
par Claude Berger

Libération, 12 décembre 1974

Résumé: La combativité ouvrière explique les diverses réponses patronales susceptibles de maintenir les taux de profit: la surproduction, l'inflation, le chômage avec en conséquence la hausse des coûts de l'énergie et la solution d'une restructuration mondiale des investissements capitalistes, couverte pas un discours idéologique mi-économiste, mi-écologique, mi-humanitaire, mi-raciste.

A la fin de la guerre. la combativité ouvrière — déjà elle — oblige le patronat à généraliser le travail indifférencié, travail suffisamment " dévalorisé " pour produire beaucoup de " valeur " et facilement échangeable mais que l'on différencie arbitrairement par le système : un poste fixe pour chaque travailleur et une rémunération différente pour chaque poste.

En 1967, c'est le signal de la levée en masse des travailleurs indifférenciés : d'abord les OS de la métallurgie puis ceux qu'on a appelé les OS du commerce, des banques, des postes. Leurs luttes revendicatives prennent vite tin tour de lutte contre l'oppression salaria-le (et non pas seulement contre « l'organisation du travail »), où la recomposition d'une existence collective. véritable ébauche d'association révolutionnaire (et non « d'autogestion ») l'emporte en importance sur les acquis matériels de la grève. La spontanéité antisalariale et anti-étatique de ces luttes suscitait dans l'extrême gauche un certain spontanéisme, dont le reflux aujourd'hui les laisse sans pratique politique conséquente face à une gauche essentiellement salarialiste.

LE REFUS DU TRAVAIL

Le patronat, lui, a très vite compris la nature du refus de l'oppression du travail salarié : grèves « sauvages », absentéisme. baisse des rendements, sabotages, on n'était pas loin de la panique d'autant plus que la gestion improductive du refus de travail productif coûte cher : autant que la bureaucratie en URSS!

Problème : les travailleurs indifférenciés n'étant plus motivés. comment les intéresser à leur travail ? Autrefois les esclaves, puis les serfs. de la même façon, ne furent plus motivés pour « produire ». Crise de l'esclavagisme, crise du servage. crise du salariat, le patronat réfléchit. En premier lieu. on fera des petites unités de production « au vert ».

ITT. qui s'y connaît. monte ainsi des usines dans des endroits bien choisis (près de Redon « On sera tranquille pendant quelque temps » disait un PDG installateur). Pour le reste, l'avant-garde patronale élabore des plans : la suppression des agents de maîtrise, c'est décidé. Des cadres humanitaires recrutés parmi des « sciences humaines » et qui descendent dans l'atelier « pour causer » c'est déjà expérimenté chez Renault. Des petites équipes qui s'autogèrent en horaires libres, on y pense. On n'est pas loin de « l`autogestion » quand bien même le PS pense que c'est utopique et pour plus tard et que Neuschwander estime qu'il ne faut pas aller trop loin (Le Monde du 9/12) !

LE PATRONAT SE RECYCLE,

En attendant. le patronat se recycle en week-end pour définir sa « nouvelle stratégie de commandement », faire disparaître « l'autorité » et même une partie (le la hiérarchie : « Le chef d'entreprise de demain sera un homme qui aura une moindre rémunération en argent et plus de rémunération en satisfactions psychologi-ques: celles d'être moins solitaire, mieux accepté et finalement plus productif » (Gélinier dans l'Ex-URSS).

Tout cela pour que le capital soit rémunéré (mais là, c'est l'autre poche du chef d'entreprise, ce salarié formel) et pour que soit conservée l'oppression du travail qui lui est nécessaire : le marché « libre » du travail indifférencié, l'enfermement dans l'usine, l'atomisation, et la décomposition de l'existence des salariés réels et leur soumission à I'Etat, marquées par cette extorsion de pouvoir. de savoir, de temps libre qui fait le délice des « satisfactions psychologiques » des chefs d'entreprises privées ou nationalisées. de politiciens et des bourgeois présents dans le salariat !

LE REFUS DE L'INSTITUTION

La combativité ouvrière explique que la crise n'est pas exclusivement économique (crise de l'exploitation du travail) - crise après tout surmontable - mais qu'elle est une crise du salariat lui-même, une crise de l'oppression du travail, une crise de l'oppression de l'existence et des institutions sociales : ces machines à nous salarier.

Car la lutte des travailleurs indifférenciés et la baisse des taux de profit obligent le capital à investir aussi dans l'institutionnel, dans l'existentiel, dans les formes sociales. En transformant tout en marchandises, en « rationalisant » les procès de travail et les services, on réalise, on produit même davantage de plus-value. Mais en passant de la famille coercitive - simple annexe de l'État - au marché de la pornographie de masse - simple annexe de la boutique, les valeurs « morales » s'effondrent. En rentabilisant l'État, lieu privilégié de la spéculation foncière et monétaire, en le transformant en « Etat-management ", le discours fictif parlementaire apparaît pour ce qu'il est : une marchandise électorale.
Un à un les paravents tombent. L'école, l'armée apparaissent nues : pas seulement celles du capital mais celles du salariat.
Une crise sans précédent atteint ces machines à salarier contre lesquelles les masses se révoltent sans attendre les appareils politiques de gauche qui n'y comprennent rien. La bourgeoisie éclairée comprend la nature de la crise et s'inquiète de la tension institutionnelle et de ses points de rupture : il faut décongestionner. libéraliser au plus vite là où on peut.

C'est le changement giscardien : la Troisième République eut un président mort au champ du bordel
(1). la Cinquième aura un président cava-leur, c'est plus franc, plus " de notre temps ". La rumeur. n'est-ce pas de la politique " ? Simone. elle. sera " digne ». mot qu'on n'emploiera jamais pour les femmes en lutte. Pour le reste, en matière économique. on rebouchera les fissures les plu « criantes » en attendant la stabilisation de la restructuration (1000 millions pour les PME. 1450 pour Peugeot...tiens. c'est le moment des impôts!). Quant à l'accord sur le licenciement économique. on n'ose espérer qu'il suffira à éviter que la bataille revendicative que livrera de toutes façons la classe (les salariés réels, ne débouche sur une contestation généralisée du salariat : ce que la classe politique nomme pudiquement « un nouveau Mai 68 " et ce que la gauche » continue d'ignorer.

Claude BERGER

(1) Félix Faure.

Demain: Les gauches de la politique

 

Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?
un dossier dans Libération en 1974

1.
Et maintenant la crise

2.
Des luttes de classe
à la crise économique


3.
La pollution
c'est le salariat


4.
Quand la bourgeoisie veut
colmater les brèches


5.
Les gauches
de la politique


6.
L'après-Lip,
l'après-gauchisme


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