Claude Berger | Livres | Articles
Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?

5. Les gauches de la politique
par Claude Berger

Libération, 13 décembre 1974

Dans les articles précédents, Claude Berger montrait que la crise actuelle n'était pas seulement « économique ». Crise du salariat plutôt que crise du capitalisme, il nous rappelait que pour nous « la pollution, c'est le salariat »...

« Le camarade Georges Marchais, Premier ministre, et G. Ford viennent de signer, au château de Rambouillet, les accords de coopération franco-américains après une partie de chasse féconde. Les Etats-Unis prêteront à la France 20 milliards de dollars remboursables en dix ans. Il s'agit d'une étape décisive dans la voie de la coexistence pacifique et de la coopération entre des pays à régimes sociaux différents... Roland Leroy, ministre de la Culture : « Cela ne signifie pas un statu quo dans la lutte idéologique contre l'impérialisme à l'échelle internationale. »

Faits divers : un jeune homme nommé Serge Liber- Ation, se prétendant auteur de théâtre, a été condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir tenté de faire publier à l'étranger un manuscrit intitulé e Le salaire aux pièces » et refusé par les autorités pour mauvaise qualité littéraire... Des voyous étrangers à la classe ouvrière, parasites sociaux connus, ont attaqué le siège du Parti communiste, après une réunion pacifique des ouvriers des chantiers navals de Saint-Nazaire et la milice a dû faire usage de ses armes... »

Fredo, qui avait autrefois fréquenté Liber-Ation laissa choir de ses mains l'Huma du 7/6/1990, tira quelques bouffées de son cigare et se jeta sur le dernier science-fiction...

LES TRISTES

Libé du 13 décembre 74 : nous n'en sommes pas là. Le plat du jour, c'est tristesse discrète de la bourgeoisie, ou bien tristesse grave et réfléchie de la gauche, ou encore tristesse dépressive de l'extrême-gauche.

Crise du taux d'exploitation du travail, crise profonde de l'oppression du travail salarié et des institutions qui nous forment et nous contraignent au salariat : la voie bourgeoise de la conservation du salariat est étroite. Réussira-t-elle (la bourgeoisie) à restructurer le capital tout en réformant l'entreprise et en maintenant son hégémonie institutionnelle ?

Réussira-t-elle à maîtriser l'affrontement avec la classe ouvrière pour éviter que sa bataille revendicative ne « dégénère » au cours de la lutte en révolution antisalariale ? Et le réussira-t-elle sans devoir faire appel à ses forces répressives ou sans appeler au pouvoir la coalition PC-PS ?

LES CONSERVATEURS DU SALARIAT

Encore que pour en venir à cette dernière extrémité, il faudrait, au goût de la bourgeoisie, que le Programme commun soit un peu moins nationalisateur et plus favorable aux mécanismes « autorégulateurs » de l'économie de marché, comme dans la ligne de conduite du Parti socialiste. Il faudrait, à la rigueur, plus d'autogestion style PS dans les entreprises — ce qui permettrait une incitation « naturelle » à la production dans des unités concurrentielles -- que de cogestion, style PC, source de bureaucratie. Autogestion, cogestion, participation, réforme de l'entreprise, on conserve de toute façon « l'autonomie de l'entreprise », ce pilier du salariat et du capital, ce lieu privilégié de l'enfermement du travail divisé.

N'en concluons pas que les choix du PC sortent plus de l'économie de marché des produits et des hommes que ceux du PS. En matière « politique », tous deux sont d'accord pour conserver les formes capitalistes de pouvoir : la même extorsion et la même concentration de pouvoir pris aux masses et son exercice par une minorité se prétendant « représentative ».

D'où leur constance électoraliste quoi qu'il arrive : quel que soit le niveau atteint par la crise ou les pratiques révolutionnaires des masses... En matière économique, les choix du P.C. tendent à être seulement plus anticapitalistes, s'agissant du capital privé et plus pro-capitaliste s'agissant du capital public. D'où le fait que le PC aura toujours l'air en premier lieu pour ses propres militants — de défendre plus le point de vue revendicatif de la classe ouvrière (le départ des luttes), même si l'on sait qu'il ne défendra jamais son point de vue antisalarial: ce cours des luttes auquel il s'opposera.

BOURGEOIS, PS, PC, TOUS COPAINS ?

Le capitalisme sait fort bien que les partis communistes, au pouvoir ou non, croient faire le socialisme en accentuant le caractère étatique de l'économie (nationalisations plus planification, plus informatique) sans rien changer à la division du travail et au salariat. Comme l'économie de marché des produits fait un tout avec celle des hommes, comme la coercition d'Etat fait un tout avec la libre économie marchande, salariat et marché reviennent vite au galop sous leurs habits marchand après avoir t é travestis un temps sous des habits d'Etat.

Accepter le PC au pouvoir, pour le capital interna-tional, signifie donc attendre quelques années que la crise du salariat puisse se manifester de façon ouverte (crise du rapport du pouvoir aux masses, luttes revendicatives se transformant en luttes antisalariales, baisse de la productivité industrielle, refus du travail, absentéisme...) pour réinvestir de façon directe par le biais d'accords internationaux. A moins qu'on ne décide de massacrer, avec l'aide de l'Internationale fasciste, lorsque des pratiques de rupture émancipatrices du salariat — telles celles des cordons industriels au Chili -- se propagent au sein du peuple.

PC-PICHROCOLE
CONTRE GARGANTUA-PS ?

L 'unité de la gauche allait de soi en période d'expansion capitaliste. Les illusions du PC pouvaient. paraître crédibles. Sans rien changer aux formes du pouvoir du travail et de l'existence, on croyait pouvoir augmenter la consommation individuelle et individualiste. En mordant sur le capital privé, on croyait pouvoir augmenter les biens collectifs : non pas ceux qui résulteraient de besoins liés à une recom-position collective de l'existence des travailleurs révolutionnaires associés, mais ceux réclamés par la triste collectivisation étatique de I'existence. Tout cela était fondé sur l'illusion d'une répartition « équitable » des fruits de la croissance de classe.

Le PC ne veut — ne peut donc — pas gérer la crise. Il ne peut que reprendre son rôle éternel : gérer la lutte des classes dans les multiples institutions paritaires (syndicats et municipalités) où s'entretient la bureaucratie.

La réponse de la gauche à la crise ne peut donc être unitaire. Le PS, lui, a toujours préféré le salariat coopératif », genre Proudhon, au salariat d'Etat. Voulant du pouvoir « tout de suite c'est-à-dire en 1978, il a des solutions « immédiates » à la crise du capital pour le rendre productif.

Chevènement échafaude des « multinationales », Rocard parle d'un « autre mode de croissance », Mitterrand veut relancer le commerce extérieur par la vente de biens d'équipement, un emprunt de 20 milliards et l'indexation de l'épargne... En attendant, la situation pourrit : des luttes revendicatives défendant « les intérêts de la classe ouvrière » au sein du système sans perspectives de devenir antisalariales, pèsent lourdement sur la défense même de ces intérêts. Les syndicats en sont donc à gérer le mécontentement pour l'éteindre en se tournant vers des appareils politiques impuissants et inaptes.

Claude BERGER

Demain : L'après-Lip, l'après-gauchisme

 

Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?
un dossier dans Libération en 1974

1.
Et maintenant la crise

2.
Des luttes de classe
à la crise économique


3.
La pollution
c'est le salariat


4.
Quand la bourgeoisie veut
colmater les brèches


5.
Les gauches
de la politique


6.
L'après-Lip,
l'après-gauchisme

 


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