Claude Berger | Livres | Articles
Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?

6. L'après-Lip, l'après-gauchisme
par Claude Berger

Libération, 14 décembre 1974

Si des milliers de grèves « Lip » existaient en ce moment, le mouvement produirait sa propre réalité, l'analyse se ferait par les travailleurs et alors pas besoin de longs articles pour faire le point.

« Libé » irait tout seul, drôle à lire, la souscription marcherait, l'avenir serait assuré. Mais le mouvement a des creux et des positions à prendre face aux idées dominantes qui profitent de ces creux pour mieux intoxiquer, déformer, mystifier en premier lieu les travailleurs qui essuient des échecs dans leurs luttes.

Actuellement, à moins de se fermer les yeux, ce n'est pas l'euphorie. Pas plus à « Libé » que chez les postiers qui se posent des questions et ces questions dépassent l'enjeu d'une usine, elles concernent même plus qu'un pays. Il faut donc rassembler des informations, tenter des explications, montrer qu'on peut en sortir, lutter aussi à ce niveau contre les idées dominantes - celles du salariat bourgeois et celles du salariat « ouvrier » - qui empêchent la libération de s'affirmer et qui président au reflux.

NOTRE CRISE C'EST LA CRISE
DU SALARIAT

Démystifier, c'est dire que la crise actuelle du capitalisme ou de la croissance : on s'en fout! Ce n'est pas notre crise. Notre crise c'est la crise durable du salariat.

Si les cinq heures de surtravail (sur 8 de travail) d'un travailleur indifférencié - qui n'a d'ailleurs plus envie de travailler - ne suffisent pas à « nourrir » le monde bourgeois ou improductif qui vit sur elles, c'est que ce système ne colle plus!.

De même si les institutions qui nous préparent aux rôles d'oppresseurs ou d'opprimés de la société salariale engendrent des révoltés, c'est que ce système doit mourir!

Alors accentuons la crise, préparons la révolution antisalariale.

Mais, là encore, il faut faire le point.

Si un véritable socialisme antisalarial hante les luttes émancipatrices ouvrières ou anti-institutionnelles, on ne peut pas dire qu'elles suffisent par elles-mêmes à engendrer un mouvement permanent. Le Joint, les Banques, Cerisay... si tout n'est pas fini après la grève, les vieilles divisions de la société salariale reprennent quand même le dessus : « l'économique » et le syndical d'un côté, « le politique » et ses partis - tous d'avant-garde bien sûr - de l'autre, la vie « privée », l'existentiel, le cutturel... bref la décomposition de l'existence et l'atomisation des travailleurs.

LE DÉGOÛT DES APPAREILS

Pourquoi le dégoût des appareils? Parce qu'ils sont fondés sur ces divisions, qu'ils recréent un secteur « spécialisé » du politique ou du « revendicatif ». Et qu'ils soient de gauche ou gauchistes, légalistes ou violents, ils secrètent toujours des projets de salariat ouvrier : les nationalisations ou l'autogestion et des transitions plutôt que des ruptures ou encore l'éternisation des divisions (existence-travail-politique) de la société salariale plutôt que des communautés de base fédérées et hégémoniques. Il ne peut y avoir d'autogestion ou de nationalisation « révolutionnaires » car l'usine, ce lieu clos entre tous y est toujours conservée. Autogérer ne veut pas dire transformer et autogérer chaque secteur, suppose toujours un parti ou un Etat coordinateurs... les multiples cassures et départs du PSU devraient pouvoir ouvrir les yeux : l'autogestion est le sigle idéologique d'un salariat social-démocrate « coopératif » tout comme les nationalisations sont l'emblême d'un salariat d'Etat.

Quant au spontanéisme bien sympa quand il reconnaît la spontanéité antisalariale des luttes contre l'étouffoir des appareils qui ne pensent qu'à se reproduire, il a ses limites. De même que le spontanéisme qui en stimulant la juste révolte, finit pas se prendre pour le mouvement lui-même. On le voit clairement dès que les luttes ou ce mouvement s'arrêtent.

A mon sens on pourrait sortir de ces fausses alternatives du gauchisme (parti rituel d'« avant garde » ou spontanéisme) en constituant après chaque grève émancipatrice ou chaque lutte anti-institutionnelle (lutte des femmes, luttes contre l'école, l'armée, les prisons etc...) un lieu de rencontre où toutes les pratiques de rupture, où toutes les tentatives de recomposition collective de l'existence sur la base d'un ralliement aux travailleurs pourraient converger. Une espèce d'association, ni syndicat, ni parti, qui pourrait être le moyen de l'abolition du salariat : pour empêcher de façon offensive le capital de proliférer sur la décomposition et sur l'atomisation de nos existences.

Est-ce qu'un mouvement permanent, anti-étatique, antisalarial ne pourrait pas se constituer sur de telles bases aujourd'hui? En confrontant toutes les pratiques de rupture pour les faire converger et les coordonner contre l'ennemi commun : la société salariale, le capital, l'Etat.

La bourgeoisie divise les fronts de lutte de la société salariale : emploi et niveau de vie, réforme de l'entreprise, réforme des institutions, et la gauche lui répond sur ce terrain divisé. Une révolution antisalariale doit faire converger les fronts : transformer les luttes revendicatives en luttes antisalariales (on prévoit 1.400 000 chômeurs en 1975) et les faire converger avec les luttes anti-institutionnelles.. Lip nous a montré la force d'une lutte communautaire. Si Lip gagne encore aujourd'hui, c'est que la communauté s'est maintenue. Lip nous montre que toute lutte doit être communautaire mais que toute communauté doit être de lutte. Ne nous montre-t-elle pas aussi qu'il faut inventer aujourd'hui une association communautaire au-delà de chaque lutte pour organiser la spontanéité antisalariale du mouvement?

On pourrait peut-être travailler à l'après-Lip, à l'après-gauchisme? Discutons-en. Ecrivez. On pourrait en débattre publiquement. Quand on voit où en est le pays. « Un père Noël pour tous les Français ». C'est l'affiche « carrefour ». Le père Noël complèment d'âme des présidents Giscard ou Mitterrand! Nous, on n'y croit pas. Alors?

Claude BERGER

 

Crise du capitalisme
ou crise du salariat ?
un dossier dans Libération en 1974

1.
Et maintenant la crise

2.
Des luttes de classe
à la crise économique


3.
La pollution
c'est le salariat


4.
Quand la bourgeoisie veut
colmater les brèches


5.
Les gauches
de la politique


6.
L'après-Lip,
l'après-gauchisme

 

 


une réalisation Metaconsult