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La révolution de notre art de vivre et de nous soigner doit être liée à une révolution antisalariale
par Claude Berger

Le Nouvel Observateur n° 522, novembre 1974

Michel Bosquet développe une thèse essentielle lorsqu'il affirme :

    1. que les maladies de notre société sont dues essentiellement au travail salarié ;

    2. que l'institution médicale, en considé­rant les maladies comme des entités orga­niques individuelles, dialogue avec elles en les acceptant sans les traiter quant au fond et, par là, s'acharne à masquer les condi­tions réelles de leur production et de leur développement ;

    3. que la révolutionnarisation de la santé sera corollaire de l'abolition du salariat lui-même.

Ces trois points permettent de lever cer­taines ambiguïtés de la pensée d'Illich qui, précisément, ne nomme pas les sociétés actuelles (qu'elles soient capitalistes ou « soviétiques ») par leur nom : celui de société salariale. Cette « faille » est d'une extrême importance dès lors qu'il est question d'élucider les conditions sociales de production des maladies, de transformer l'art de vivre et de mourir, et d'en finir avec les privilèges de savoir, de pouvoir (et de rémunération) d'une caste médicale très souvent complice d'un système qui nous rend malades. Cette « faille », on peut la minimiser en se disant : « Après tout, Illich dénonce avec courage. » Certes, mais on se résigne alors à ne pas indiquer de perspectives de lutte.

Prenons pour exemple une maladie typique de la société salariale : la carie dentaire. Pour ne pas être maligne, ce n'en est pas moins un processus de destruction irréversible des tissus pouvant avoir des conséquences d'un grand retentissement : processus évolutif (N.B. pour Illich), que l'on peut en partie prévenir et stopper à l'aide de soins corrects ne négligeant aucun foyer, fût-il minime. Cette maladie, présente à un taux très faible dans les temps préhistoriques ou dans les sociétés dites primitives grâce à une espèce de cohabitation quasi pacifique entre les agents bactériens et l'organe buccal, croît aujourd'hui de façon inconsidérée. C'est un véritable fléau au coût social élevé qui atteint plus des deux tiers de la population, et notamment les enfants, de plus en plus précocement (vers 4 ans). De surcroît, il est courant d'observer que les enfants de la banlieue ouvrière sont à la fois plus touchés (à raison de 90 %) et moins soignés que ceux des quartiers aisés.

On ne saurait donc oublier que la répartition de la maladie est inégale selon les clauses et inversement proportion-nelle à la distribution des soins : il existe littéralement une dentisterie de « pauvre » et une autre « de luxe ». Si l'extension de la carie et des personnes atteintes croît effectivement avec celle des soins (donc de la consommation médicale), on ne saurait éta­blir entre elles, a priori, un quelconque lien de cause à effet ! Le problème est de démontrer l'agencement qui mène du désé­quilibre social au déséquilibre organique et, en conséquence, au développement de l'agent « externe » microbien.

La conjonction de l'industrialisation de l'alimentation et de la cuisson instantanée au siècle dernier a provoqué une brusque transformation qualitative de la nourriture. Aujourd'hui, à une nourriture de plus en plus molle où s'ajoutent conservateurs et colorants, correspond une atrophie fonc­tionnelle de l'appareil masticateur (d'où encombrement, troubles de l'occlusion, prédispositions aux caries, aux troubles gingivaux et osseux, etc.) et une chute globale des moyens de défense. Mais cette mollesse alimentaire et cette atrophie, cette absence de tonicité témoignent d'autres cor­rélations. Car, après tout, pourquoi cet « appareil » ne se défend-il pas ?

Or cet appareil n'est pas uniquement un « organe mécanique ». La bouche est un organe relationnel : organe alimentaire, affectif, sexuel (organe de la tétée mater­nelle et du baiser), organe de la commu­nication et de l'expression (langage, chant, cri, mimique).

L'apparition de l'industrialisation sala­riale signifie en premier lieu pour les travailleurs... un sevrage précoce. Leur constitution en « marchandise-force de travail » va de pair avec l'enfermement dans l'usine (après celui dans l'école) et l'attachement à un poste fixe dans une seule branche d'industrie. Elle signifie encore une expro­priation du travail, du savoir, du pouvoir et une soumission à la division du travail, à la hiérarchie conséquente et au pouvoir d'Etat. Cette condition salariale est forcément intériorisée. Elle guide le développement de la personnalité des travailleurs. La « communication » entre les individus oscille ensuite entre la soumission à des échanges « marchands » ou à des rapports de domination (individuels, culturels, hiérarchiques ou étatiques). A cet état de dépendance et de frustration convient une nourriture non seulement molle mais aussi « amollissante ». Elle évoque la nourriture maternelle mais elle est dispensée, cette fois, par la mater-« industrielle ».

Pour la suite, on peut se demander si l'oppression du salariat est perceptible dans ses effets sur la relation buccale. Une enquête sur ce point en milieu scolaire de banlieue ouvrière nous a indiqué ceci : près de 90 % des enfants d'ouvriers ignoraient la profession de leur père (censure sur la production). Aucun n'était en mesure de deviner qui pouvait décider de la construction des tours de la Défense qui dominaient « leur » paysage. Mais tous étaient sûrs que leurs parents n'y étaient pour rien (ignorance du pouvoir). 99 % ignoraient ou oubliaient le rôle de la tétée. 95 % ne pensaient pas au rôle du baiser (censure sur la sexualité et l'affectivité). 100 % n'avaient jamais eu l'idée d'examiner leur bouche, pourtant douloureuse ou malade (censure sur leur propre être et expropriation du savoir réel). Enfin, si l'on accepte notre définition de l'oppression sa­lariale, il était clair que les plus « opprimés » avaient la bouche la plus « pourrie ».

Ajoutons un point qui permettra d'imaginer le « pro-cessus » : les caries sont le plus souvent symétriques. Ce fait indique qu'elles constituent une réponse interne de l'organe buccal à un déséquilibre de ses fonctions et non une agression unilatéralement « externe ».

Au niveau théorique, les idéologues médicaux élimineront d'emblée les rapports entre carie et société salariale pour recher­cher l'agent « causal » externe, tour à tour le germe (ils sont en fait diversifiés), la carence, le sel minéral « coupable » de l'agression.

Méthode moyenâgeuse qui, quoique pourvue de moyens techniques modernes, n'innove pas par rapport à la société féodale où le mal — épidémique — était tou­jours l'oeuvre du « vilain » démon étran­ger à la cité et au paysan : tout comme le noble. Au mal « extérieur » du Moyen Age a succédé le « mal intérieur » de la société salariale. Il y a là un « mystère » que la science médicale ne peut lever ; mystère aussi profond qui rend le salarié, exploité et opprimé, incapable de désigner qui et quoi l'opprime. Alors qu'au Moyen Age, dans les moments de révolte, paysans et bourgeois savaient qui pendre...

Si la « science » est ainsi, c'est qu'elle a partie liée avec l'institution médicale forgée au XVIIe siècle selon un critère de classes (le chirurgien pour les classes ai­sées, l'arracheur pour le peuple) et selon un critère marchand : on accumule le pécule « à l'acte ». L'hôpital universitaire servira à « valoriser » les actes exécutés en privé quand le service « privé » ne se réinstallera pas chez lui. Cet « appareil sanitaire » constitué d'une infrastructure étatique et d'une addition d'individus praticiens s'appropriant chacun sa « clientèle » ne peut pas, par définition, intervenir sur les conditions sociales de production des maladies ni même les prévenir, c'est-à-dire les empêcher d'apparaître.

Le public sait-il seulement que pour inci­ter les praticiens à soigner les enfants (peu « rentables »), la Sécurité sociale a dû majorer de 50 % la valeur des soins sur dents permanents pour les moins de treize ans ! Le système « libéral » n'engendre donc qu'un (mauvais) appareil de distribution des soins. Sélectif car, au bout du compte laissant chaque praticien libre de choisir individuellement une clientèle rentable, c'est toute une frange de la population (paysans pauvres et ouvriers) qui est sous-soignée. Oppressif, car il engendre une autre forme de sélection : la qualité des soins à prix fort pour les uns ou l'exécution sans qualité d'une grande quantité de soins pour les autres. Pour ceux-là, le paiement à l'acte incite la livraison d'un soin sans qualité et exécuté sans effort (et non le soin global de la denture). Pour les classes exploitées et opprimées, la qualité des soins est le plus souvent déplorable. Les principes de soins pourtant enseignés ne sont pas respectés et les soins effectués prédisposent à la récidive.

Il y aurait lieu, en France, « d'ouvrir les bouches au hasard » pour mesurer cet écart entre enseignement et exécution : ce « profil » des soignés n'apparaîtra jamais dans l'image que la profession tend à se donner d'elle-même.

Dans l'état actuel des choses, une pratique médicale visant à transformer ces conditions de production, de répartition et de prévention des maladies et de distri-bution des soins, ne peut résulter que de la rencontre d'auxiliaires médicaux capables de contester la division du travail et le privilège médical du soin et forts d'un savoir social inaccessible à la plupart des praticiens attachés à leurs prérogatives.

     — De malades ou d'anciens malades et d'animateurs de quartier, suffisamment avertis de ces questions.

     — De praticiens engagés et prêts à remettre en question le système dans son ensemble.

Le problème est donc d'agir simultanément aux trois niveaux précités.

     ▪  Au niveau de la production de la maladie, par l'ouverture du Centre de soins aux comités d'animation de quartier.

     ▪  Au niveau de la répartition et de la prévention des maladies par la possibilité d'intervenir dans tous les organismes collectifs susceptibles de répondre à une planification.

     ▪  Au niveau de la distribution des soins, par la constitution de centres de soins où régneraient le partage des gestes de travail, la formation sur place et l'affirmation d'une responsabilité collective à la mesure du nouveau savoir social exigible. Et, bien sûr, la suppression du paiement à l'acte.

Tout se passe comme si Illich, pour affirmer la prérogative du niveau de la production, négligeait l'importance des deux autres. Or, tant la gestion de la prévention que celle de la distribution des soins sont l'enjeu d'une lutte des classes entre patronat et proléta-riat pour en supporter la charge. Et le patronat cherche à sous-soigner les maladies « salariales » des travailleurs.

Il est donc toujours nécessaire d'être lié à cette lutte des classes pour contester patronat, maladie, institution médicale et salariat. On doit donc mettre en garde contre certains « raccourcis » qui ne manqueront pas de naître à partir de certaines ambiguïtés d'Illich. Ainsi, l'abandon de soins — qui ne sont pas tous à rejeter — au profit d'une médecine « naturelle » qui aurait eu son passé mythique ou encore une « déprofessionnalisation » de la médecine sans garantie d'acuité de diagnostic, de qualité d'exécution des soins et de responsabilité collective : tout cela peut, paradoxalement, favoriser les vues d'une étati­sation patronale (à l'anglaise) de la médecine.

Cette étatisation qui tend à la paupérisation des soins distribuée aux salariés ne vaut guère mieux que l'étatisa-tion « de gauche » de la médecine, qui se propose d'agir électivement au niveau de la pré­vention en négligeant production des maladies et distribution des soins. On sait qu'une telle étatisation a engendré le marché noir de l'acte médical dans les démocraties populaires.

La révolution de notre art de vivre et de nous soigner exige une intervention simultanée aux trois niveaux (production, répartition des maladies, distribution des soins). Elle ne peut être que partie liée à une révolution antisalariale.

Claude Berger,

chirurgien-dentiste, auteur de « Marx, l'association, l'anti-Lénine, vers l'abolition du salariat » (Payot),

* voir Le Nouvel Observateur n° 507, juillet 1974.

 


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