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Certains juifs, « Le Matin »
et nous

par André Wurmser

L'Humanité, 15 novembre 1978

Le fascisme international ayant, avec l'autorisation du préfet, c'est-à-dire du gouvernement, tenu meeting dans les Bouches-du‑Rhône, son vieux slogan con­tre le « judéo-bolchevisme » a été deux fois illustré : attentat contre la synagogue de Marseille ; attentat, à Marseille, contre le siège du Parti communiste. Ainsi l'extrême droite donne-t-elle à la fois un démenti aux calomnies du Matin et, à la tonitruante orchestration de la campagne anticom-muniste, sa conclusion logique.

Ce n'est pas qu'une rencon­tre, en effet. Cette campagne bat son plein. Hier, un nouveau collaborateur du Matin — non, je ne parle pas de Mesrine — évoquait aimablement « les mensonges de René Andrieu » et le ridicule qu'assume l'Humanité Dimanche à « ressasser la litanie : le capitalisme porte en lui la guerre ». Mais la veille déjà, il avait publié face à face deux pages : l'une de lettres de communistes, l'autre d'insultes à ces mêmes communistes, l'ensemble étant surmonté d'un texte violemment anticommuniste qui se terminait par les félicitations du journal à son collaborateur « ancien communiste... qui ne renonce pas pour autant à se battre pour un monde plus juste et plus fraternel ». La belle impartialité que voilà ! Le tout surtitré : « Pour une polémique d'où la haine serait absente. » Signalons que parmi les insultes imprimées sous ce titre figure à plusieurs reprises le mot « tartufferie ». Les injures déblayées, il reste que ce M. Berger reproche au Parti communiste de n'avoir organisé « aucune manifestation de solidarité collective, à l'égard des juifs ; d'autre part, il rend hommage aux « gestes individuels »: Quel sophisme ! Lorsqu'un communiste dirigeait un enfant juif vers un communisme que lui-même ne connaissait pas, afin que ses camarades le «planquent», était-ce « geste individuel » ou « solidarité collective » ?

C'est, d'autre part, faire bon marché des brochures clandestinnes contre le racisme, parues avant l'invasion de l'U.R.S.S., d'André Viollis et de Georges Politzer, Georges Politzer mort. comme Jacques Solomon pour que librement puisse paraître Le Matin et pour que, dans Le Matin, leurs camarades soient assi­milés à des antisémites.

C'est aussi le vieux truc de la droite individuellement, les communistes étaient d'admirables patriotes : collectivement, ils obéissaient à Moscou. Mais on pourrait s'amuser à questionner ce M. Berger : il semble, à vous lire, qu'aucun parti politique n'ait agi, pour les juifs, selon votre voeu : alors, pourquoi est-ce aux communistes que vous vous en prenez?

Courtoisement, ce Berger écrit encore : « Dans la collaboration avec l'antisémitisme. je ne fais qu'une faible différence entre André Wurmser et Joanovici. » Qu'écrirait-il si la haine était présente, bon Dieu ! Donc, j'aurais dit. à l'époque du procès des blouses blanches : « Il n'y a pas d'antisémitisme en U.R.S.S: et d'ailleurs, moi, Wurmser, ne suis-je pas juif ? Comment pourrais-je être antisémite? » Ah, non ! c'est un peu court, jeune homme. Toutefois, collaborateur de l'Humanité de, puis plus de quarante ans et communiste depuis presque aussi longtemps, peut-être suis-je assez qualifié pour dire si mes camarades sont ou ne sont pas antisémites?

Par contre, il est tout à fait exact que j'ai soutenu qu'il n'y avait pas d'antisémitisme en URSS ; je n'en ai pas donné pour preuve que j'étais moi-même d'as­cendance juive, mais pour raison que l'U.R.S.S. était socialiste. M. Berger ignore d'ailleurs que je suis allé plus loin.

Lorsque parut l'acte d'accusa­tion du procès Slansky, où était soulignée avec complaisance l'origine juive de certains accusés, je me mis en colère et hurlai : « Ces cons de Tchèques voudraient se faire passer pour antisémites qu'ils ne s'y prendraient pas autrement ». Je savais, comme chacun de nous, le socialisme et l'an­tisémitisme inconciliables : si donc un gouvernement socialiste paraissait antisémite, ce ne pouvait être que par maladresse. Ainsi avons-nous raisonné au moment du procès des blouses blanches. Mais si nous avions « collaboré avec l'antisémitisme », si nous l'avions considéré avec indulgence, aurions-nous réagi de la sorte ? Notre indignation devant les accusations portées contre des partis communistes — qui n'étaient pas le nôtre : en ce temps-là, on n'aurait pas osé ! — ne prouvait-elle pas justement que l'antisémitisme nous était étranger, odieux ? Et m'était odieux, en particulier, non pas parce que je suis juif, mais parce que je suis communiste, puisque mes camarades étaient tous aussi indignés que moi.

Si j'étais, comme M. Berger. militant juif, je verrais peut-être dans cette indignation un excès de confiance, mais sûrement la preuve que l'antisémitisme nous répugne.

De l'antisémitisme selon « Le Matin »

Mais considérons de plus près ce qui vaut à Georges Marchais et à notre Parti ce monceau d'in­sultes : « Oh, je sais, vous ne faites vous-mêmes aucune différence entre les juifs et les non-juifs, ce qui vous dispense, selon vous, de respecter, voire d'aimer et d'aider les différences ». Aider, favoriser, souligner les différences ? En effet, c'est l'affaire de « Minute » et non la nôtre. Nous ne pratiquons pas la discrimina­tion raciale, et nous la condamnons, NOUS, même quand c'est Israël qui la pratique. Dans la collaboration avec le sionisme, on aurait tort de faire la plus faible différence entre M. Berger et l'extrême droite israélienne.

Il est, en vérité, beaucoup plus proche des positions des antisémites que des nôtres. Comme Darquier de Pellepoix — quoique dans un sens différent — il considère les Français d'origine juive comme des Français « à part ». Il dit les juifs communistes « peu crédibles » parce qu'ils n'enseignent pas à leurs enfants « l'histoire des juifs » et il est vrai que j'appris aux miens l'histoire de France — et parce qu'ils « n'évoquent pas Rashi, Maimonide, Spinoza, Shalom Aleicheim, Anski, Isaac Babel, Agnon, Singer a et, en effet, si j'évoquais pour mes petits-enfants Spinoza, ce serait comme j'évoquerais Descartes ou Kant, si je leur parlais (et je leur parle) d'Isaac Babel et d'Ehrenbourg, c'est comme d'Alexis Tolstoï. Je ne suis pas, comme M. Berger, du « Matin », un juif militant : je suis un militant communiste. Je m'élèverai avec tous les miens contre l'oppression, contre la réduction par la force de toute différence, mais je ne permettrai pas davantage qu'on en impose la pérennité par la force, en insultant ceux qui ne la tiennent pas pour déterminante. Nous, communistes d'ascendance juive, nous nous réjouissons que les mariages mixtes se multiplient en URSS comme aux USA et en France et nous méprisons ceux qui s'en désolent, et nous ne traitons pas avec mépris ces « mésalliés », comme le journal proche du parti de Léon Blum, de « juifs stérilisés » — ce qui revient à dire que les habitants de la Bretagne qui ne parlent pas le breton et ne se joignent pas aux autonomistes sont peu crédibles » et à les traiter de « Bretons stérilisés », les seuls Bretons « valables » étant les extrémistes.

Voilà à quoi aboutit le fanatisme qu'utilise contre nous un quotidien qui se dit de gauche : si vous ne faites aucune différence entre juifs et non-juifs (je cite Bergen vous êtes antisémites, car si vous n'étiez pas antisémites vous tiendriez pour seuls juifs « valables » les juifs traditionalistes !

M. Berger est un « ancien communiste » : c'est un article très demandé sur le marché. il n'est donc plus des nôtres. Je n'en suis pas surpris. Honnêtement, je m'en félicite.

André Wurmser

 

 

lire aussi :

L'article de Claude Berger, dans
Le Matin, à l'origine de la polémique...
« Georges Marchais et la
question juive
»


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