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Georges Marchais et la question juive
par Claude Berger

Le Matin de Paris, 13 novembre 1978

AINSI Georges Marchais a des camarades juifs. Il eut même, nous dit-il, un ami juif, Kanapa, autrefois célèbre pour son zèle à l'égard de Staline. J'avoue que cela ne me rassure pas sur les sentiments réels non pas de Georges Marchais — personnellement — envers les juifs, mais du parti dont il est secrétaire général.

Oh ! je connais les discours et les positions de principe. Le PC a toujours dénoncé l'antisémitisme vulgaire. Celui des « autres », un moment au pouvoir à Vichy. Mais connaît-on pour autant sa politique à l'égard des juifs ? Que le PC fut, après le pacte germano-soviétique, le plus actif dans l'antifascisme, et par là le plus meurtri, ne fait aucun doute. Mais fut-il pour autant l'ami des juifs persécutés dans l'indifférence quasi générale ?

L'intérêt, car il y en a un, de la publication de l'interview de Darquier de Pellepoix n'est pas dans le récit, il est minable, ni même dans son usage préventif contre les résurgences d'un tel fascisme. Il est dans les questions sous-jacentes : comment a-t-il été possible en France de déporter 75 000 juifs pour les massacrer ? Quels furent les comportements des Français et des partis politiques, le PC y compris ? Face à l'holocauste, il ne suffisait pas, Georges Marchais, de se barder de bonne conscience et de positions de principe et de se justifier par sa bonne place dans le combat antifasciste. Il fallait, il aurait fallu, une solidarité active avec les juifs persécutés. Mes souvenirs de porteur d'étoile, d'expulsé des écoles, de traqué durant trois années, ne m'évoquent aucune manifestation de soli­darité collective à l'égard de nous autres juifs, Français ou non, qui aurait été suscitée par un parti politique avec les moyens difficiles, mais non pas insurmontables, de la clandestinité.

Je garde présents, par contre, et je leur rends hommage, des geste individuels ; mais sachez reconnaître, Georges Marchais, que votre parti ne fut à lui seul ni la Hollande ni le Danemark.

A moins, comme je le pense, que vous ne vouliez cacher la nature et les effets de votre politique à l'égard de la ques­tion juive et comme le laisse supposer votre réponse à Bernard-Henri Lévy, dont les propos ont le mérite de lever un coin de voile sur les non-dits de vos discours et de ceux de votre parti. Et si ces propos ont été formulés sous une forme trop personnelle, n'est-ce pas là après tout l'effet même de votre style de direction et de publicité ?

Le vieux slogan mystificateur : « Nous ne sommes pas antisémites puisque nous étions antifascistes ! » avait déjà servi en 1945 à berner les masses juives reconnaissantes à l'égard des victoires de l'URSS, afin de leur cacher la réalité stalinienne négatrice de leur identité. Cette permanence d'arguments ne doit rien au hasard, car vous n'avez pas aujourd'hui envers les juifs de politique différente de celle développée en URSS et en Pologne contre eux.

C'est d'ailleurs ce qui vous rend si peu combatif et si peu convaincant dans la dénonciation de l'antisémitisme en URSS. Dans ce pays, celui-ci est officiellement condamnable aux yeux de la loi. Mais comble de la tartufferie, les juifs n'ont pas le droit d'y exister en tant que juifs. Dans leurs différences. Le fascisme brûlait les juifs dans leur corps et ce que vous appelez le « socialisme » de ces pays, ce qui est en vérité le capitalisme bureaucratique d'Etat, se contente de les éteindre dans l'esprit.

Oh ! je sais, vous ne faites vous-mêmes aucune différence entre les juifs et les non-juifs, ce qui vous dispense, selon vous, de respecter, voire d'aimer et d'aider les différences. Les juifs de votre parti, que vous exhibez, ont d'ailleurs abandonné depuis longtemps toute prétention à développer une culture juive vivante dans la laïcité et la lutte pour le socialisme. C'est pourtant là le problème d'un peuple ayant dans le passé vécu autour d'une religion, dans la dispersion et la persécution.

C'est ce qui rend vos juifs si peu crédibles auprès des au­tres qui savent très bien que dans votre parti, comme en URSS, ils n'ont de place que « stérilisés ». Enseignent-ils à leurs enfants l'histoire des juifs, celle de leur pensée ? Leur évoquent-ils Rashi, Maimonide, Spinoza, Sholem Aleichem, Anski, Isaac Babel, Agnon, Singer ? Maintiennent-ils l'apprentissage de l'hébreu, du yiddisch, du ladino ? Leur expliquent-ils la nature des débats qui ont agité les juifs à propos du so­cialisme et dont un des abou­tissements est sans conteste l'existence des kibbutzim en Israël ?

Au moment de l'affaire des « blouses blanches », j'ai rencontré un de ces juifs « stérilisés » dépêché pour la cause par votre parti. Venu contrer nos doutes de lycéens, il déclarait en substance : « Il n'y a pas d'antisémitisme en URSS, les antisémites sont â l'Aurore, et d'ailleurs moi, Wurmser, ne suis-je pas juif ? Comment pourrais-je être antisémite ? »

Je vous avoue aujourd'hui que si je respecte le droit à l'erreur, je suis moins tendre pour le droit de mystifier au­trui, même s'il résulte de beaucoup d'auto-aveuglement. Car les conséquences sont là. Dans la collaboration avec l'antisémi­tisme, je ne fais donc qu'une faible différence entre André Wurmser et Joanovici. Votre parti a reconnu — après coup — l'antisémitisme ? Mais la responsabilité dans la couver­ture des crimes n'en est pas pour autant atténuée et Wurmser, que je sache, n'a jamais été condamné à l'indi­gnité d'écrire dans l'Humanité, ni même à l'autocritique publique !

Il y a actuellement en France 700 000 juifs à la suite de l'immigration des juifs du Mahgreb. Avez-vous prévu dans votre programme de gouvernement des mesures concernant le développement de la culture juive ? Je ne parle pas de culture religieuse, car j'espère que vous n'allez pas me renvoyer aux mesures destinées aux religions. Dans la mesure où, comme vous le dites vous-mêmes, vous avez des amis « juifs » vous impliquez à votre corps défendant peut-être que l'existence des juifs ne se résout pas à celle d'un culte.

L'univers de « fusion fraternelle » sans distinction de sexe, d'origine ou de cultures au sein de votre parti que vous opposez en guise de réponse, ne peut valablement en faire l'office. Il peut abuser un temps des militants ayant du mal à vivre leur identité. Le « monde nouveau » qu'il leur propose en signifie la perte de toute façon au profit d'une bureaucratie régnante. C'est déjà la main de l'État hégémonique qui n'a, comme en URSS, que le capitalisme d'État pour projet de société. Je conviens d'ailleurs que, sur le fond, la politique du capitalisme, qu'il soit privé ou d'État, vise au même but à l'égard des minorités culturelles régionales ou cosmopolites. Encore que les méthodes coercitives du second se rapprochent plutôt de celles du fascisme.

Pas innocents

Je me console de votre attitude à l'égard des juifs en me disant qu'elle ne leur est pas réservée. Pendant la guerre d'Algérie, votre parti était effectivement « pour la paix » et « contre le fascisme » Mais, dans les faits, il refusait toute solidarité matérielle — toute amitié — avec les militants algériens traqués. Seuls ceux du PCA vous intéressaient alors. Je vous avoue que je n'ai pu rester indifférent devant la réédition d'une telle tartufferie. Aussi me suis-je abstenu pendant quatre ans de reprendre ma carte dans votre parti afin d'être conséquent avec moi même.

Dans la renaissance du racisme aujourd'hui, vous-mêmes et votre parti n’êtes pas, là non plus, innocents. Ne niez pas le lien entre votre « fabriquons français » et le « vivons français » qui se dit ailleurs bientôt suivi du cri « les métèques à la porte ! »

Quand des municipalités dirigées par des vôtres récla-ment dans des bulletins municipaux la fermeture des cafés d'immigrés à dix heures du soir, établissent des ségréga­tions pour l'admission aux colonies de vacances ou se plaignent publiquement du trop grand nombre d'immigrés dans les banlieues ou­vrières, admettez que vous caressez la bête immonde dans le sens du poil !

J'espère vous avoir fait comprendre qu'Israël ne doit pas son existence aux seules persécutions mais aussi à la quasi-impossibilité pour une minorité juive dispersée sur un grand nombre de pays de vivre culturellement dans le cadre d'un étatisme niveleur sinon coercitif. Ne vous étonnez donc pas que le théâtre Habimah ne soit plus à Moscou depuis 1926, mais désor­mais à Tel-Aviv. Ni même que l'arrière-grand-père de celui qui vous écrit allât s'ins­taller à Jérusalem bien avant qu'Arafat n'y soit né ou que Herzl ne proclamât la néces­sité de « l'Etat juif ».

Par contre, je ne vois pas de différence dans l'hypocri­sie entre vos positions à l'égard d'Israël et du sionisme et celles de l'URSS. Je n'ai pas encore compris comment on pouvait se déclarer pour le respect des droits de tous les peuples au Proche-Orient et en même temps contre le « sionisme ». A moins de confondre abusivement sous ce vocable la volonté d'instal­lation d'une partie des juifs en Israël avec l'infime minorité expansionniste du Goush Emounim ou l'image militaire d'un pays sur pied de guerre depuis trente ans.

Je soupçonne donc votre « antisionisme » de n'être qu'un simple prolongement de cet antisémitisme d'État dont ont fait preuve la plupart des bourgeoisies gouvernementales et des bureaucraties « communistes ». Certes, il n'a point la bave de celui d'un Darquier, mais la Pologne a donné la preuve de son aboutissement, avec l'expulsion des juifs, sans que votre parti ne s'en émeuve. « Qui ne dit mot consent »,

Enfin, cher ex-camarade non juif, si je soupçonne votre parti de tartufferie, ce n'est pas sans preuves.

En 1970, sur ordre de vos instances, j'ai été exclu de votre parti sans que jamais d'ailleurs — comme pour Tillon — celles-ci ne ratifient. Il s'agissait là sans doute d'une « initiative de la cellule » qui dut pourtant s'y prendre à deux fois ! Il est vrai qu'à l'époque vous préfériez tenir secrets ces cris de l'intérieur.

Je tiens malgré tout à vous donner de mes nouvelles. Je ne suis pas devenu un agent de l'impérialisme américain qui, avec le sionisme, a remplacé souvent le couple judéobolchevik pour les antisémites de notre temps. En 1970, j'avais même adressé une lettre de démission du Conseil national du mouvement de la paix dont j'étais membre aux dirigeants communistes que vous aviez placés là : MM. Souquières, Languignon et Benesch. Dans cette lettre, je protestais contre la falsification par les deux derniers d'une photo de manifestation (1) contre les crimes américains au Vietnam, que je leur avais adressée, et qu'ils avaient trafiquée pour y ôter « US = NAZIS » d'une banderole portée par des étudiants amiénois. Il est bien évident que jamais les membres non communistes du Mouvement de la paix n'ont eu connaissance de cette lettre ni de votre volonté d'adou-cissement dans la présentation des forfaits américains.

Vous voyez qu'en matière d'information sur les crimes passés, présents et à venir de l'humanité, on peut vous faire confiance.

Je vous prie donc, cher ex-camarade, de ne pas m'inviter à réintégrer le clan des Tartuffes.

Claude Berger

* Auteur de Marx, l'association, l'anti-Lénine (Payot) et de Pour l'abolition du salariat (Spartacus) ; ancien secrétaire départemental du Mouvement de la paix de la Somme.

(1) Cf. Combat pour la paix, n° 204, mai 1967. La photo de la page 19 est visiblement truquée.

 

Un enfant juif arrêté en mai 1943 à
Varsovie, pendant la liquidation du ghetto

 

lire aussi :

La réaction d'André Wurmser
dans l'Humanité :
« Certains juifs, Le Matin et nous »


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