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Vive la sécheresse !
par Claude Berger

La Gueule Ouverte n°125, date ?

« Vive la sécheresse ! » Boutade de paysan. Oh, un paysan malicieux, qui ajoute : « encore trois ans comme ça et ça fera une révolution !» Jean-René n'est ni un marginal, ni un paysan traditionnel, ni un provocateur. C'est un éleveur du bocage breton. Quarante ans et né paysan. Vingt-cinq hectares, juste de quoi vivre. Sans superflu. Le minimum. Et des traites au Crédit Agricole. Jean-René fait partie de cette génération qui a subi le grand courant de transformation moderniste de l'agriculture.

Chez lui, les taurillons sont sous bâtiment et ne se déplacent plus. On leur fournit l'aliment ensilé à demeure. Il suffit de relever un coin de la bâche plastique noire ornée de vieux pneus sous laquelle est entassée la nourriture broyée, à l'abri des mauvaises fermentations. Un reste de liberté quand même pour les génisses qui sont au pré. Une espèce de plaisir pour l'éleveur. Jean-René vend la viande sous contrat à une firme à un prix indexé sur les cours. C'est une sécurité toute relative du côté des prix de vente, car pour être vendues contractuellement les bêtes doivent atteindre un certain poids. Sinon elles sont vendues à perte.

Or l'absence de nourriture diminue les poids et oblige à vendre ! Et les cours ont chuté à la vente avec l'afflux des bêtes : c'est la vieille chanson du marché. Côté achat des fournitures industrielles, engrais et aliments, c'est plutôt l'inflation : la catastrophe. Ajoutez-y les prix forts sur l'aliment de bétail devenu, paraît-il, « rarissime » - spéculation toujours là -, voire la chèreté de la paille autrement brûlée mais qui prend tout d'un coup une valeur marchande. Et faites les comptes du petit paysan. Ne parlons pas ici des gros : ce sont eux qui survivront en prenant leur part des petits !

En bonne logique, dans le système actuel, il suffirait de relever les cours des produits paysans comme cela se fait pour les produits industriels. Oui mais voilà, le coût du ravitaillement augmenterait et il faudrait relever les salaires ouvriers. Toucher aux plus-values, vous n'y pensez pas ! Mieux vaut l'aide publique : les travailleurs râleront contre les paysans. La division, c'est bon pour l'unité de la nation bourgeoise ! Il faut prendre à chacun ce qu'on doit lui prendre. Au paysan et à l'ouvrier. Ça s'appelle « marcher sur ses deux jambes ». La formule est de Mao. En Chine, elle veut dire prendre autant à l'un qu'à l'autre pour bâtir le capitalisme d'Etat. Ici, on n'est pas en salariat d'Etat : c'est la différence. Il n'est pas mauvais de donner l'illusion que le petit paysan est un assisté. C'est plus gratifiant pour l'Etati qui joue de la solidarité nationale. Mais la sécheresse appuie sur un déclic nouveau. Soumise aux rendements intensifs, aux effets de la productivité à outrance et de la modernisation de l'agriculture, la terre, épuisée, tremble. Incapable de résistance face aux calamités naturelles, elle montre ses lézardes. Ce qui est nouveau, c'est que la terre est épuisée en même temps que le paysan travailleur par les mêmes causes. Les petits paysans intégrés dans le cycle de la production moderniste, attirés par la recherche inévitable de la sécurité, découvrent ce qu'ils attendaient le moins au détour du modernisme : l'insécurité totale de leur existence. La course à la productivité, c'était le piège pour les exploiter... en toute sécurité. Pour les lier plus que jamais au travail par l'appât du revenu.

« Tu vois, dit Jean-René, on est coincé, mais ça va faire réfléchir. Regarde, sur les quelques prairies naturelles que j'ai conservées, l'herbe repoussera. Ailleurs, il faudra semer de l'herbe ! Et encore. Derrière les maïs, les herbicides n'auront pas été éliminés, les graines ne germeront pas...

Le ministère nous conseille de couper feuilles et ramilles qui valent un bon foin ! C'était possible avant, en période de sécheresse, parce qu'une main d'oeuvre abondante assurait la récolte de ces feuillages. Mais aujourd'hui, les faucheuses et ramasseuses-presses ne sont pas faites pour ça. A moins de raser et de broyer taillis et haies, mais là, gare aux sécheresses futures !... Si je vais passer le cap, c'est parce que j'ai diversifié les nourritures.»

Ce sont, en fait, parmi les petites exploitations, celles de polyculture-élevage, peu intensifiées, qui vont sans doute s'en tirer parce qu'elles ont une marge de sécurité plus grande. Les petits paysans traditionnels trop spécialisés ne pourront pas faire les « soudures ». Les petites exploitations intensives trop modernisées, celles qui font le moins de réserves, prendront le choc de plein fouet. On vérifie que les méthodes modernes ne tiennent pas compte de la sécurité du travailleur et pas plus de la préservation des sols. L'édifice est bien fragile. Il peut se rompre.

Mais qui fut le grand commandeur du chambardement de l'agriculture ? Les paysans, même dupes, n'ont jamais été maîtres du processus. Par contre, en 1960, avec la loi d'orientation, le capital industriel a organisé l'offensive de main mise sur l'agriculture. Par l'intervention industrielle sur les équipements et les méthodes chimiques de culture. Par la transformation des produits. Jean-René a vu les paysans de l'ouest partir pour les chantiers de St-Nazaire et puis aussi Perrier-Sapiem, contrôlé par la banque Lazard, s'implanter dans le domaine du lait et du beurre. Avant 1960, le beurre était réalisé localement, vendu sur les marchés. Aujourd'hui Préval, Entremont, Bridel, Négobeureuf, Landernau-Cana, Unicopa traitent 80 % du lait de tout l'Ouest.

Il faut lutter à la fois contre l'épuisement de la terre et celui du travailleur. La légèreté de l'écologie fut de faire comme si la liaison n'existait pas. En s'intéressant à la mutilation de l'environnement ou du produit, mais en délaissant son pourquoi réel. En parlant d'industrie plutôt que de capital industriel. Qu'il soit privé ou d'Etat peu importe : l'un et l'autre polluent les produits, la terre et l'environnement parce qu'il polluent les travailleurs par le salariat. Ils font le coup de la sécurité. Avec nous, vous aurez une bonne société (et une libérale ! une ! et une autogestionnaire...).

C'est à qui aura la meilleure, avec de meilleurs salaires : les plus sûrs. Et des emplois qui vous « assureront » de bons revenus ! « On s'est fait avoir. Les techniciens, les experts du Crédit Agricole nous ont mis sur rails. Et nous, on a réclamé de meilleurs revenus, de meilleurs salaires si tu veux. A la façon intégrée des syndicats ouvriers. Sans s'occuper du produit lui-même ou de ce qu'allait devenir notre vie. Aujourd'hui, nous ne sommes plus que des exécutants sans aucun contrôle sur le produit ou sur le travail qui est devenu mécanisé, répétitif On découvre maintenant que cette course au salaire, à la sécurité, mène à l'insécurité et n'offre aucun axe de résistance. Il faudrait discuter avec des ouvriers des impasses de la lutte pour le salaire et lutter avec eux pour bouleverser tout le système.»

L'abolition du salariat, on y revient. Car pour Jean-René, le problème de « l'agriculture bio » ne peut se résoudre au niveau du producteur individuel. La tin de la mainmise du capital industriel sur la production et les marchés ne peut se faire qu'en détruisant sa puissance. En supprimant son régime de mise en servitude. « Sinon on fait de la bonne bouffe pour des élites, non ! » Son cheminement l'incite désormais à ne pas séparer les pollutions. Celle du salariat et celle des produits, du milieu naturel.

On a donc rencontré quelques ouvriers de la région de Saint-Nazaire. Question de rompre les barrières, les concurrences, et d'imaginer des formes nouvelles d'entraide et d'existence, voire de lutte. Voire des réseaux de production. Mais il a fallu que je sois de passage. C'est fou le mal que les uns et les autres, dès qu'ils sont de métiers différents, ont à se rencontrer pour simplement discuter de la fin de leur insécurité.

Claude Berger

 

 

- il y a une liaison entre l'épuisement de la terre et celui du travailleur.


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