Athènes, Rome et Jérusalem : BHL et le chaînon manquant

by Claude Berger on décembre 21, 2009

A l’été 2008, la revue Le Meilleur des mondes publie dans son numéro 8 un article de Bernard-Henri Lévy intitulé Athènes, Rome et Jérusalem, aux sources de la pensée occidentale. Celui-ci y tient des propos consternants sur l’antisémitisme.

D’un seul trait, il y dédouane la chrétienté de toute implication dans le façonnement des idéologies qui ont fomenté et accompli l’extermination des Juifs, ne serait-ce que par un conditionnement propice à la pensée d’une solution finale et cela, autant dans l’histoire passée que dans ses fondements idéologiques. Mieux, dans le but de la préserver, il en vient à affirmer que le malheur serait arrivé par une insuffisance de christianisation ! :

« On dit, on répète, que le christianisme, et, principalement le catholicisme ont pavé la voie du nazisme et acclimaté ses énoncés. Eh bien, je ne crois pas cela. […] il faut se résoudre à l’idée que le nazisme n’a été possible, au contraire que dans une Europe et dans un pays qui avaient été […] mal labourés par le christianisme » (Le Meilleur des Mondes n°8, p.13)

Ces propos défient la vérité historique et toute analyse sérieuse. Jules Isaac, Poliakov ? Connais-pas ! Et l’ignorance ou le rejet ne tiennent pas du seul désir d’occuper la scène médiatisée du moment. Dix ans plus tôt, BHL les tenaient à l’identique dans Le Testament de Dieu. Martelés avec constance, ils témoignent en quelle que sorte d’une « idéologie française » fabriquée par la marque :

« Mais je dirais plutôt, moi, que le malheur de l’Europe des camps, de la guerre des sangs et des races, vient de ce que le christianisme, malgré son millénaire labour, ne l’avait point suffisamment ni assez profondément arraisonnée. » (Le Testament de Dieu, p.165).

Le but est transparent. Il s’agit de sceller, sous un discours prétendu magistral, une réunion œcuménique, sous anesthésie, de Rome et de Jérusalem, une réunion occultant l’évidence, à savoir que la chrétienté fut « sûre d’elle-même et dominatrice » à l’égard du judaïsme… au moins jusqu’à Vatican II et qu’une réunion entre « amis » réconciliés ne saurait dispenser d’une mise à jour des différences hors de tout escamotage destiné à bricoler un « judéo-christianisme » qui a surtout brillé par la guerre de Rome contre Jérusalem.

Selon Bernard-Henri Lévy, c’est la combinaison du retour à une certaine pensée de la Grèce présocratique avec les « énoncés du nazisme », c’est son expression, qui aurait permis de penser l’extermination. Des « énoncés » privilégiant l’ethnocentrisme indo-européen, tant génétique que culturel, contre Jérusalem mais aussi, nous dit-il, contre Rome ainsi rangée du coté des « victimes » aux côtés des juifs. Voltaire, prétend BHL,

« ne hait pas seulement le Juif en tant que Juif : il le hait de n’être pas grec, d’autres diront bientôt aryen ou indo-européen. » (idem, p.129)

« L’idée d’extermination, qu’on le veuille ou non était proprement impensable, voire sacrilège, dans un univers monothéiste où l’Alliance nouvelle succédait à l’Alliance ancienne : elle devient possible, pensable, raisonnable, scientifique peut-être, dans le monde déchristianisé et voué aux grandes régressions païennes. » (idem p.130)

Bref, Voltaire… un Voltaire qui regrette que les Romains n’aient pas exterminé tous les Juifs (Des conspirations contre les peuples, 1766), un Voltaire qui par « esprit de tolérance » recommande « de ne pas les brûler » – simple évolution « humaniste » par rapport aux bûchers de l’inquisition ou prémonition du futur -, un Voltaire précurseur de Céline, qui affirme dans sa langue que :

« Les déprépucés d’Israël qui vendent leurs vieilles culottes aux sauvages […] sont […] les plus grands gueux qui aient jamais souillé (souillé, c’est le mot !) la face du globe. » (Lettre du 15 décembre 1773)

Ce Voltaire-là n’aurait pas détesté les Juifs du fait de sa propre invention, à savoir la sécularisation du schéma chrétien qui voue les Juifs à l’opprobre, sécularisation inédite jusqu’alors, et dévoilée magistralement par Léon Poliakov, il aurait simplement cédé à son propre amour de la pensée d’Athènes, fondatrice de l’esprit rationaliste, matérialiste et démocratique, par opposition à la pensée de Jérusalem, spiritualiste et morale.

Encore que l’opposition ainsi décrite entre la pensée d’Athènes et celle de Jérusalem, purement philosophique, en masque une autre fondamentale. Athènes en effet se satisfait de l’esclavagisme pour une majorité et Platon se livre à des considérations étonnantes afin de diviser au mieux les esclaves pour éviter leurs révoltes (Lois, L VI), alors que le judaïsme né d’un peuple fuyant la condition d’esclave, invente le repos hebdomadaire obligatoire, le rachat des esclaves juifs et l’émancipation des esclaves non-juifs au terme de la sixième année. De ce point de vue, la pensée de Rome ne s’oppose pas fondamentalement à la pensée d’Athènes. Elle est explicite dans les Épîtres de Paul :

« esclaves, obéissez à vos maîtres » (Ephésiens, 6) et « servez-les avec empressement » (idem). « Que chacun demeure dans l’état où il était lorsqu’il a été appelé. As-tu été appelé étant esclave, ne t’en inquiète pas. » (Corinthiens, 7).

Voltaire et l’antisémitisme moderne

Voltaire, qu’on nous prétend tourné vers la seule Athènes, se satisfait en fait également de la pensée de Rome, qui l’a vu naître et qui lui est première, sur la question des modes d’exploitation de la servitude. Il suffit de se rappeler qu’il se réjouissait de s’installer à Ferney, où la main d’œuvre était moins chère, manifestant une connaissance par là aigüe des lois du marché du travail et du salariat fondés sur la concurrence des mains-d’œuvre. Son humanisme a les limites que lui impose sa double allégeance. Cette combinaison des allégeances, on la retrouve identique dans l’expression de son antisémitisme forcené. Là, il est certes un « moderne » mais il n’invente pas un antisémitisme en rupture de l’ancien antijudaïsme chrétien qui, d’ailleurs, n’a jamais fait de distinction entre Juifs et judaïsme dans ses massacres ou bûchers et autres accusations de crimes rituels ou de diffusion de la peste, il invente la sécularisation du canevas chrétien qui figure dans les Epîtres de Paul . Il n’est pas l’inventeur d’un antisémitisme moderne qui serait séparé du fondement chrétien comme le prétend BHL (idem p.129), il modernise l’ancien en le sécularisant.

Car le thème du Juif, souillure de l’humanité, à l’origine de la chute, conjoint à l’exigence de son élimination et de sa disparition figure en toute clarté dans le canevas chrétien exprimé dans les Épîtres de Paul :

Dans Thessaloniciens (1,2), on lit en effet que les Juifs « qui ont mis à mort Jésus, le Seigneur, et les prophètes […] ne plaisent point à Dieu […] sont les ennemis du genre humain. »…Pas moins ! (on notera au passage que les Juifs « qui ne plaisent point à Dieu » sont mis au même plan que l’acte de chair qui ne plait pas non plus à Dieu (Romains, 8) et cette parenté dans l’hostilité à Dieu n’est pas anodine.

Quant à la nécessité de leur disparition pour permettre le retour du messie, elle figure explicitement dans l’Epître aux Thessaloniciens (2,2) qui désigne les impies et ceux qui croient au mensonge, ou ceux qui font « obstacle » :

« Car le mystère de l’iniquité agit déjà, il faut seulement que celui qui le retient encore ait disparu. Et alors paraitra l’impie, que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de sa bouche et qu’il anéantira par l’éclat de son avènement. »

Ces deux thèmes, le Juif souillure à l’origine de la chute de l’humanité, le Juif comploteur contre le genre humain, conjoints à la nécessité de son élimination afin de rétablir la pureté et de hâter la venue du Messie ou celle d’un avenir enfin radieux, seront récurrents et constitueront le fond de tous les antisémitismes ultérieurs, sécularisés ou non, transmis tel un brûlot jusqu’à Ahmadinejab.

On retrouve ces mêmes thèmes chez quasiment tous les fondateurs de la pensée de gauche et socialiste. Chez Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier, le Juif est à l’origine de la chute de l’humanité par l’introduction du change et par là du capitalisme et à ce titre il convient de l’éliminer : « renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer » (Proudhon), « la dissoudre » (Bakounine), « supprimer le judaïsme » et « rendre le Juif impossible » (Marx) ou interdire sa citoyenneté (Fourier). On les retrouve également chez les idéologues du national-socialisme pour lesquels il représente la souillure de la « nation pure, aryenne et non sémite ». « Le juif […] est et demeure le parasite-type […] Il empoisonne le sang des autres » écrit Hitler qui, dans le même ouvrage, se vantait de continuer le combat du Christ : « C’est pourquoi je crois agir selon l’esprit du Tout-Puissant, notre créateur, car en me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’œuvre du Seigneur ». (Mein kampf).

Cette problématique de la symbiose des thèmes chrétiens et de l’aryanisme avait d’ailleurs été repérée dès sa naissance au XIXème siècle par Moses Hess, l’auteur génial et méconnu de  Rome et Jérusalem, sous le vocable de « l‘esprit chrétien germanique » (p.64). L’islamisme radical ne dément pas ce schéma du Juif souillure à l’origine de la chute, conjoint à la nécessité de l’éliminer. Et là encore, c’est à Léon Poliakov, décidément jeté aux oubliettes par BHL, que l’on doit la compréhension des mutations de ce brûlot antisémite, depuis son façonnement dans les Epîtres de Paul jusqu’à Voltaire et au-delà.

Quant au désir d’élimination à défaut de conversion au sein de la chrétienté, il s’est exprimé avec constance dans l’histoire passée et pas seulement par des mots. On trouve dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, qui popularise la mythologie chrétienne en suivant les aventures de Perceval, cet appel au meurtre des Juifs : « Les mauvais Juifs […] on devrait les tuer comme des chiens ». Perceval est, rappelons-le, gros d’un péché originel dont il ne pourra se libérer que par l’eucharistie, en prenant nourriture symbolique du sang et du corps du Christ sauveur. Et Joseph Ha-Cohen, médecin juif d’Avignon qui recense, dès le XVe siècle, le martyrologue continu et non pas discontinu du peuple juif, note, dans son ouvrage La vallée des larmes, à propos des croisades de 1096 que les Juifs « virent se lever contre eux cette populace d’Allemagne et de France […] Elle disait : Vengeons notre Sauveur sur les Juifs, exterminons-les d’entre les peuples » (p.14).

Alors, ou bien Bernard-Henri Lévy, emporté par la prétention du discours (« moi je ne crois pas cela […] mais je dirais plutôt, moi »), ignore ces faits ou bien il les occulte. Une simple promenade au pied d’une cathédrale, symbole architectural du christianisme, au fronton de laquelle, une noce juive, entière, disparait, anéantie, du coté de l’enfer, pourrait servir d’initiation à moindre effort.

Dans un second temps, fort de sa « découverte » innocentant la chrétienté, BHL érigera en victime du nazisme ce qu’il nomme une « version, moderne, romaine, catholique de l’esprit d’Athènes […] venant au secours de Jérusalem », ce qui lui permet d’occulter les deux antagonismes qui ont dominé et formé l’occident, celui de la pensée de Rome contre celle d’Athènes, qui dura quand même jusqu’aux Lumières par une prévention contre la science qui n’excluait pas la répression, et celui de la pensée de Rome contre celle de Jérusalem. Il suffit de se souvenir que la Renaissance s’effectua par un double retour à la Grèce et à l’ancien Testament pour lutter contre Rome et que la Réforme dans un second temps se retourna contre Jérusalem tout en affirmant la reconnaissance du droit à usure nécessaire au développement du capitalisme et du salariat qui en est le fondement .

Jérusalem occulté

Quant à la tradition philosophique qui s’est développée en prolongement de celle d’Athènes, elle a simplement maintenu l’occultation déjà établie par la pensée chrétienne à l’égard de la pensée de Jérusalem la traitant comme inexistante et c’est cette double censure, ce double refoulement qu’il convient de lever aujourd’hui.

Qui dit volonté de dialogue dit d’abord restauration de la pensée de Jérusalem méprisée et occultée. Abraham Heschel dans son ouvrage Dieu en quête de l’homme, Philosophie du Judaïsme le fait remarquer :

« Ouvrez une histoire de la philosophie. Vous y trouverez Thalès et Parménide ; mais parle-t-on jamais d’Isaïe ou d’Elie, de Job ou de l’Ecclésiaste ?» (p. 32). « La pensée hébraïque évolue au sein de catégories différentes de celle de Platon et d’Aristote, et les dissonances entre l’enseignement grec et l’enseignement hébraïque ne tiennent pas seulement à des différences d’expression, mais à des différences de pensée. Toute synthèse de ces deux forces spirituelles, parce qu’elle souligne ce que la révélation et la raison ont en commun, aboutit au sacrifice de ce que chacune de ces perspectives possède d’originel et d’unique. » (p.22)

Quant à l’opposition entre la pensée de Rome et celle de Jérusalem, elle aussi aux sources de la pensée occidentale, elle s’est exercée jusqu’à il y a peu par l’enseignement du mépris voire la persécution au détriment de la seconde. Ce n’est qu’après la mise en cause de l’antijudaïsme chrétien parallèlement à l’expression d’une culpabilité d’avoir préparé le terreau favorable à l’extermination des Juifs, que le dialogue s’est instauré. Et là, il a fallu l’engagement personnel d’Abraham Heschel et de Jules Isaac.

Vatican II ne proclame plus la suprématie inconditionnelle de la Nouvelle Alliance et admet l’Ancienne, mais il reste une opposition théologique et conceptuelle. Le discours antijudaïque a cessé mais les dogmes qui l’ont nourri perdurent, en même temps, et tant mieux, que le fonds commun de la spiritualité et de l’image sacrée de l’homme a été rappelé et que la fraternité s’est affirmée, une fraternité plus conforme à l’autre face de la parole évangélique, celle de la compassion et de l’amour du prochain qui pour différer de la parole judaïque n’en est pas moins proche.

Cette différence radicale dans la proximité a été suffisamment pensée pour nourrir le débat aujourd’hui par au moins deux auteurs. Ahad Haam dans un texte intitulé Au Carrefour établit parfaitement ce qui différencie la charité chrétienne de la tzedaka juive. Au contraire de la première qui suppose un investissement personnel et compassionnel dans l’acte caritatif, la seconde exige de l’éviter afin que l’on s’élève dans la justice pour partager le gâteau commun qui n’est pas extensible. Eric Fromm, dans Vous serez comme des dieux, de son côté, a fait l’inventaire de ce qui différencie radicalement la philosophie du judaïsme de celle du christianisme pour en faire des entités difficilement conciliables, même si l’une et l’autre s’inscrivent dans une conception spiritualiste de l’univers et de l’humanité.

L’opposition entre la pensée de Rome et celle de Jérusalem a tout simplement disparu dans le propos BHL, pseudo-thèses sur l’antisémitisme aidant, et c’est le chainon manquant de son discours.  Mais cette occultation est générale et touche tous les auteurs de la radicalité du judaïsme. Ainsi, on préfèrera s’appuyer sur certaines ambiguïtés de la pensée du retour chez Lévinas, parti de Heidegger pour réaffirmer le judaïsme dans sa volonté de composer avec la pensée d’Athènes et celle de Rome. On préfèrera occulter les auteurs de la radicalité de la pensée de Jérusalem, non seulement Abraham Heschel mais aussi Martin Buber, Gerschom Scholem, Ady Steinszals, Moses Hess. On choisira aussi de taire les historiens de l’antisémitisme Jules Isaac et Léon Poliakov.

Benny Lévy avait parfaitement saisi les termes du débat :

« La pensée du Retour est allergique à toute conversion philosophique. Elle est accès à la Science (Tora) et non propédeutique à une nouvelle philosophie. La pensée du Retour n’est pas une traduction de la Bible en grec. Lévinas a favorisé ce malentendu ».

Et d’opposer le Lévinas penseur du Retour au Lévinas philosophe, du Lévinas retournant à Rabbi Haïm de Volozine au Lévinas « se joignant au concert des Juifs du Siècle dans La souffrance inutile ». Et d’affirmer la visée « d’arracher le Dieu de l’Exode […] à la ‘spiritualité’ judéo-chrétienne » pour un retour sans complexe « à la foi de nos pères » (Benny Lévy, Etre juif, Verdier).

Une foi victime d’oppression, d’occultation, d’ignorance pour laquelle il convient aujourd’hui d’affirmer la spécificité de son universalisme par rapport à l’universalisme soit grec, soit chrétien, dont on mesure aujourd’hui qu’ils furent vecteurs de ce procès. Le premier par l’affirmation de la suprématie de l’homme raisonnant en sagesse et en majesté, le second en affirmant un universalisme supposant la conversion de l’univers entier et la dissolution identitaire par la fusion avec le Sauveur du péché originel :

« Il n’y a ni Juif, ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme : vous n’êtes tous qu’un dans le Christ Jésus » est-il écrit dans l’Epître aux Galates. « Devenez semblables à moi, puisque je me suis fait semblable à vous » (idem, 4).

On sait que cette logique de fusion identitaire eut sa version totalitaire au cours des croisades puis de l’inquisition et lors des nombreuses affaires de conversion forcée qui jalonnèrent l’histoire du peuple juif. La relation de l’Islam à l’universel est fondée sur la même volonté de clonage de l’univers entier. Par ailleurs, on sait également que l’idéal universel de l’homme de raison et de sagesse ne prémunit pas contre la dérive totalisante et totalitaire, sa suffisance au nom de la science et de la rationalité pouvant générer une incroyable ignorance de l’autre et des matrices culturelles différentes saisies dans leurs cheminements, voire une volonté de les réduire à néant au nom d’une supériorité raisonnante ou raciale prétendant s’appuyer sur la science et la notion du progrès. La relation du judaïsme à l’universel, par contre, est unique.

Loin de prétendre cloner l’univers afin de transformer les autres peuples en Juifs, le judaïsme qui se veut la religion d’un peuple devenu transnational , souhaite que les autres peuples embrassent un chemin de vie similaire acceptant la loi morale vers un même but de pacification et d’harmonie qui donne sens à la notion de temps messianiques. Afin que les chemins des peuples convergent selon le Prophète Isaïe qui professe que « ma maison sera une maison pour toutes les nations », dans le respect évident des nations et non dans leur dissolution.

Le judaïsme et l’universel

On ne peut donc vouloir accommoder la relation du judaïsme à l’universel pour l’aligner sur la manière de l’universalisme chrétien (ou islamique) ou grec dans leur volonté totalisante ou réductrice des matrices culturelles spécifiques des uns et des autres. Ou bien alors, c’est perdre la spécificité mise en avant par Heschel mais aussi par d’autres auteurs, Safran ou Elie Benamozegh. Sous ces conceptions radicalement différentes de l’universalisme, il y a bien évidemment des conceptions de l’homme et de Dieu, elles aussi divergentes. L’idéal de l’honnête homme universel, cultivé, savant et démocrate, né dans la filiation grecque et parachevé par Descartes et Spinoza, a peu à voir avec la nécessité irrationnelle de l’eucharistie. La fusion avec le fils vivant de Dieu, dans le but de le maintenir vivant en soi par l’acte caritatif et d’échapper au péché originel ne participe pas des mêmes ressorts.

Chateaubriand avait parfaitement défini cette opposition irréductible de Rome et d’Athènes : « combien cette métaphysique est lumineuse auprès de celle de Pythagore, de Platon, de Timée, d’Aristote, de Carnéade, d’Epicure ». (Génie du Christianisme, p.52). Mais ces deux volontés humanistes, grecque et romaine, diffèrent elles aussi du judaïsme qui transmet l’idée d’un Dieu innommable, au-delà de l’infini et de l’intemporel. Un Dieu qui exige à la fois l’amour en gratuité pour une puissance inconcevable qui ne saurait être ni humaine ni de chair. Un Dieu qui exige encore l’intériorisation de sa Loi morale, le libre choix et l’esprit de révolte y compris contre lui-même. Un Dieu qui exige de l’homme de s’élever dans la justice, de s’investir dans le faire -et non dans le croire- et dans l’amour envers les autres reconnus dans leur altérité. Il n’y a nul hasard que le texte de Jonas soit lu le jour du jeûne de kippour. Jonas, sujet de son péché d’ego ne refuse-t-il pas de porter la parole divine de moralité aux autres peuples ?

Face aux dérives totalitaires de l’islamisme confronté – comme autrefois la chrétienté – à l’expansion du marché libre du travail et du salariat qui met à mal les hégémonies religieuses et dissout les identités culturelles, face aux tyrannies et face au mercantilisme de ce même salariat et du consumérisme qui façonne les êtres humains, on peut ressentir comme BHL la nécessité d’un front spiritualiste et humaniste réaffirmant les « valeurs ». Mais on ne saurait le faire en édulcorant la pensée de Jérusalem. Elle doit être restaurée dans tous ses aspects après deux millénaires de survivance et de ghettoïsation. D’autant que la tentative d’extermination de la pensée juive menée par les totalitarismes nazis et bolchéviks n’a fait que suivre en final l’occultation par Rome et Athènes. A tel point qu’il est licite de penser que l’antagonisme entre la pensée de l’occident et le judaïsme est essentiel et représente un véritable enjeu de civilisation.

Le Judaïsme, quant à lui doit également se préparer à sortir du ghetto pour recouvrer sa Parole et lever les ambiguïtés nées dans le sillage de ses fréquentations grecques et romaines dans les universités germaniques. Lévinas, pour ce qui le concerne, faisait d’ailleurs lui-même l’aveu de cette ambiguïté pointée par Benny Lévy. Il en a donné la raison. S’il y a effectivement deux faces du christianisme, l’une matricielle déclarant le Juif ennemi du genre humain conjointement à l’opprobre sur le péché de chair, et l’autre caritative et compassionnelle envers tous les hommes, c’est envers cette seconde que Lévinas s’était déclaré endetté :

« Je dois la vie de ma petite famille à un monastère où mon épouse et ma fille furent sauvées […] Ce que je dois dépasse la gratitude, la reconnaissance va bien plus loin. » (A l’heure des Nations, p.191).

Ce qui ne l’empêchait pas a contrario de BHL de reconnaître, pour le déplorer, même avec regret, la prégnance de l’autre face et de ses effets en constatant :

« Le fait que tous ceux qui participèrent à la Shoah avaient reçu dans leur enfance le baptême catholique ou protestant : ils n’y trouvèrent pas d’interdits ! » (p.190).

Cela dit, il reste à comprendre en quoi la face matricielle a produit les fondements propres à la solution finale contre l’autre face caritative et pourquoi la solution finale a-t-elle pu être pensée au XXème siècle, et seulement là, en conclusion des solutions sporadiques d’extermination qui ont marqué l’histoire des Juifs jusque-là, des Croisades aux bûchers de l’inquisition, des pogromes perpétrés par les Cosaques de Chmelniki, les bandes des Cent Noirs et les troupes de Petlioura. Les travaux de Jules Isaac et l’œuvre de Poliakov, occultés par Bernard-Henri Lévy font ici autorité.

Jules Isaac, Jésus et le christianisme

1948, La solution finale a atteint Jules Isaac dans son être. Il dédie son premier ouvrage Jésus et Israël à sa femme et à sa fille « martyres, tuées par les nazis d’Hitler ». Dans le second ouvrage, Genèse de l’antisémitisme il démonte « la chaîne sans faille de l’antijudaïsme chrétien », ( p. 286) et sa responsabilité majeure dans le façonnement des mentalités ayant permis la naissance de l’antisémitisme nazi et des autres formes d’antisémitismes qui quasiment dans toute l’Europe, à la même époque, se sont emparées de l’Etat pour donner libre cours à leur volonté autonome d’en finir avec les Juifs.

Peut-on d’ailleurs continuer à ignorer cette émulation concurrentielle avec les nazis, cette spécificité et cette action propre des autres antisémitismes européens dans le projet d’extermination déclenché par le régime allemand et n’évoquer que « les énoncés du nazisme » comme le fait BHL ? Continuer à ignorer les pogromes commis à Bucarest et à Jassy par l’armée roumaine, les exactions et les expéditions de Juifs vers les camps, commis par les Hongrois menés par Horthy, les massacres de près de dix mille juifs commis dans la Pologne d’après-guerre à l’heure de leur retour du refuge russe. Sans oublier bien entendu l’antisémitisme du gouvernement de la « révolution nationale » installé à Vichy, qui livre en Mars 1942, bien avant la rafle du Vel d’Hiv, les Juifs qu’il a déjà arrêtés et incarcérés dans sa zone , la zone dite « libre » du fait qu’elle était un temps administrée par lui seul !

La mort des Juifs ne fut pas qu’un sujet nazi, elle fut un sujet européen. Donc en 1948, Jules Isaac dénonce et affirme :

« Cette tradition reçue, enseignée depuis des centaines et des centaines d’années par des milliers et des milliers de voix était dans le monde chrétien comme la source première et permanente de l’antisémitisme, comme la souche puissante, séculaire, sur laquelle toutes les autres variétés étaient venues se greffer. » (Genèse de l’antisémitisme, p.337).

Voici donc la thèse désormais incontestable et incontournable affirmée : « Toutes les autres variétés » ne font que « se greffer » sur la matrice première. La théorie raciale, celle des surhommes aryens qui pratiqueront la sélection et l’élimination jusqu’à l’éradication complète, viendra se greffer, se surajouter sur la matrice première pour donner finales. D’autres, en Europe, n’auront même pas besoin de cette théorie raciale pour mettre la main à la pâte de l’extermination. La « source première et permanente » pouvait suffire. D’autant qu’elle avait suffi à l’échelle d’un ou de plusieurs pays avant même l’émergence du nazisme, pour s’illustrer dans les affaires Mortara, Beilis ou Dreyfus.

Pour en finir avec l’antisémitisme, Jules Isaac, croit à l’éducation. Il croit aux effets des discours. C’est l’enseignement du mépris et la volonté d’avilissement par la chrétienté qu’il met en cause. Il faut donc changer les discours. L’affaire Finaly qui éclate dans l’immédiat après-guerre, en prouve la nécessité. Jules Isaac mènera donc un combat acharné auprès des Chrétiens les plus disposés au dialogue et il parviendra à se faire entendre.

Enfin Poliakov vint !

Puis Poliakov arrive et publie son œuvre monumentale, Histoire de l’antisémitisme, ainsi que de nombreux autres ouvrages dont Le mythe aryen, La causalité diabolique, Bréviaire de la haine, etc.  Pour Poliakov aussi, il ne fait aucun doute que la solution finale réalise un fantasme né dans la chrétienté, mais avec cette nouvelle donne importante : elle ne l’est pas seulement par ses effets de discours mais par l’action de sa matrice culturelle (il faut bien la nommer ainsi comme pour toutes les religions, mythologies ou idéologies), une matrice qui agit comme pôle formateur dominant des individus, une matrice qui continuera d’agir quand elle sera sécularisée au siècle des Lumières. Et qui agira à droite et à gauche. Et il ajoute pour asseoir sa méthode d’investigation :

« On croit deviner les raisons pour lesquelles l’érudition du XXème siècle préfère se taire sur les diatribes anti-juives d’un Voltaire ou d’un Kant, d’un Proudhon ou d’un Marx. On peut […] se demander s’ils n’expriment pas une orientation essentielle de la pensée occidentale » et d’ajouter : « c’est à la théologie…que revient le rôle primordial (celui d’une infrastructure si l’on veut) dans les mutations de gauche et de droite de l’antisémitisme » (Histoire de l’antisémitisme, avertissement, tome 3).

Les mots sont dits : théologie et mutations de droite et de gauche. Théologie d’abord : la matrice culturelle chrétienne a formaté l’Europe sur les décombres de l’empire carolingien en répondant à sa façon aux questions qui se posent à toute société : son origine, ses règles de vie, ses codes, sa morale, la parentalité et l’encadrement de la sexualité et de la reproduction, tout comme la gestion de l’affectivité et de la spiritualité. Pour décrypter les effets de cette matrice, Poliakov s’imposera

« avec précaution, et en évitant autant que possible tout dogmatisme, d’éclairer l’histoire de la société occidentale par la psychologie des profondeurs, car l’outil forgé par Freud, aussi imparfait qu’il soit, permet certainement mieux que tout autre d’explorer les fondements inconscients des croyances collectives. » (Le mythe aryen, introduction)

Comment la psychanalyse peut-elle ici nous éclairer ? Alors que le judaïsme interdit toute projection familiale au ciel et à l’origine, Dieu y est l’au-delà de l’infini, de l’intemporel, de l’innommable, le catholicisme rétablit, qu’on le veuille ou non et quelle que soit l’interprétation qu’il en donne, une imagerie projetée au ciel de l’amour de la mère vierge et du fils, un fils Dieu prenant la place du père alors que dans le même temps les notions de péché originel, de péché de chair interdit et de l’immaculée conception viennent signifier l’expression d’un meurtre symbolique du père et également la nature incestueuse de cet amour projeté. Interdit sur terre, il aura pour exigence d’être vécu dans la pureté, au ciel. Sur terre, c’est donc l’ordre monastique et l’abstinence qui lui conviendront le mieux. Le tabou sur l’acte de chair est corollaire de cette expression d’un amour incestueux vécu dans la pureté au ciel.

Le Juif devient dans cette imagerie le représentant du père tué symboliquement. Il est comme sa semence hors du ventre maternel, sale et visqueux. Il est également le témoin vivant et gênant de ce meurtre. Voilà pourquoi, il est donc déclaré « ennemi du genre humain » et « hostile à Dieu » au même titre que l’acte de chair. Et il est censé comploter par en dessous pour rétablir les pouvoirs du père : « Vous avez en vous les désirs du père et votre père, c’est le diable » est-il écrit dans Jean. Le péché originel étant à l’origine de la chute de l’humanité, les être humains ne devront leur salut qu’à l’eucharistie, à la communion avec le corps et le sang du Seigneur Christ, le fils Dieu substitut du Père. Voilà encore pourquoi la disparition des Juifs, ces témoins gênants du meurtre symbolique du père qui refuseront cette communion alors même qu’ils sont censés avoir tué Jésus, sera alors souhaitée avec, dans le même temps, la disparition de ceux qui se complaisent dans l’acte de chair.

De cette matrice culturelle chrétienne, du schéma parental projeté au ciel qu’elle implique, découlent les ingrédients récurrents de tous les antisémitismes ultérieurs. Le Juif est la souillure. Le Juif est le comploteur. Il est à l’origine de la chute permanente de l’humanité. Il est à lui seul le mystère du père absent à l’identique du brûlant secret de Stefan Zweig et la nécessité de son élimination s’impose au nom de la pureté. Ces thèmes récurrents agiteront tous les antisémitismes ultérieurs. C’est le génie de Léon Poliakov d’avoir décrypté le processus des mutations par sécularisation qui a donné naissance aux antisémitismes de droite et de gauche. Le Coran n’altèrera pas ce schéma parental initial (Mahomet épouse une femme qui pourrait être sa mère) et maintiendra les mêmes thèmes antisémites nés de la matrice culturelle chrétienne. On les retrouvera par ailleurs tels quels dans les discours d’Ahmadinejab ou dans les propos de Mikis Théodorakis qui avait décrété que les Juifs étaient « à la racine du mal » !

La méthode de Poliakov permet de comprendre en quoi la haine antisémite puise au plus profond de l’être, dans le totalitarisme formateur d’une matrice culturelle exercé sans contrepoids. Notamment sans le contrepoids de son autre versant, le discours d’amour et de compassion, le discours humaniste. Elle permet aussi de comprendre qu’il n’y a pas de crime antisémite sans plaisir ni soulagement pour le bourreau et autant pour celui qui reste indifférent ou passif devant le crime. Chacun sait que le crime procure un plaisir au criminel qui satisfait là sa motivation inconsciente et cela vaut aussi pour les crimes commis contre les Juifs qu’ils fussent commis de façon « artisanale » ou « industrielle » et « étatique ».

Le vieux désir d’en finir avec les Juifs

On croyait tout cela sinon su, du moins étudié, prolongé, commenté dans la modestie et l’humilité avec la volonté de comprendre non seulement les discours des dirigeants mais le pourquoi de la main des pogromistes d’Etat de Roumanie ou des Aktion-Gruppen allemands qui faisaient creuser les fosses et assassinaient au dessus pour les remplir directement. Mais non ! Car voilà Bernard-Henri Lévy en scène qui pointe « les énoncés » du seul nazisme dans l’extermination des juifs. Un discours contre un discours ! Son discours ne peut-être anodin. Car pour ne pas défaire les enchainements réels qui ont conduit la matrice culturelle de l’Europe à programmer et sinon à accompagner, à taire, à laisser faire l’extermination du peuple juif et à satisfaire le soulagement des bourreaux, on laisse tapies des inclinations qui perdurent à l’état dormant ou déjà éveillé dans l’inconscient de l’occident.

Premier point, la prétention de réduire l’origine de la Shoah « aux énoncés du nazisme » appuyés sur une « régression païenne » avait déjà été ridiculisée par Jules Isaac dès l’après-guerre. Il décelait chez ceux qui attribuaient l’antisémitisme « à un instinct païen qui se réveille de temps à autre […] une ignorance dont l’immensité m’effraye » (Genèse, p.27). Dont acte.

Second point, la croyance aux seuls énoncés, quels qu’ils fussent, plutôt qu’à une matrice formatant les individus dans leurs comportements et leurs inclinations inconscientes, constitue une régression de la « philosophie moderne ». De ce point de vue, ce n’est pas la seule information sur la Shoah ou l’antisémitisme qui suffisent, mais une véritable « socio-psychanalyse »* de ce dont nos sociétés sont inconsciemment porteuses dans leur refus d’accorder une place aux Juifs. Et cela vaut également pour le refus de la place accordée à Israël, et là sévissent les effets à gauche de la sécularisation de la pensée chrétienne conjoints à ceux d’un Islam ne reconnaissant pas les Juifs comme peuple et peu comme religion ou alors pour la fustiger au passé.

Du rôle de l’aryanisme

Troisième point. On peut par contre à juste titre se demander ce qu’a apporté la théorie raciste indo-européenne au schéma du Juif souillure à éliminer, induit par la matrice culturelle, et quel montage a prédisposé au passage du crime pogromiste classique au crime assumé par l’Etat nazi ou par les Etats proclamant « la révolution nationale ». Ceci en se souvenant que, comme le dit Poliakov, toute société cherche à se justifier ses origines :

« Chaque société se réclame d’une généalogie, d’une origine. Il n’est pas de culture si archaïque soit-elle, qui ne se soit construit de la sorte une ‘anthropologie spontanée’. Et de rechercher en quoi le greffon du mythe aryen modifie la haine première pour lui donner l’aspect d’une haine raciale « renouant » apparemment avec les temps préchrétiens » nous dit Poliakov en invoquant « les intuitions archaïques du sang et du sol. »

Ce mythe aryen nous dit-il, est (in Le mythe aryen) consécutif au développement des sciences et de l’anthropologie corollaire de la déchristianisation et du sécularisme. Et ce qu’il permet, c’est de lever une contradiction interne à l’idéal adamique puis chrétien qui décrète l’unicité divine de l’espèce humaine.

L’inclination à traiter le Juif en représentant du père-diable pour l’éliminer se heurte en effet à un point du discours : une seule origine est attribuée à l’humanité et bizarrement les Juifs descendent de cette origine unique. Le crime contre le Juif effectué pour « venger le seigneur » implique en même temps une culpabilité d’atteindre à l’unité de l’espèce humaine. En séparant les Juifs de la souche aryenne pour en faire des « untermensch », sans rien changer à la notion de souillure à éliminer, on supprime la contradiction et avec elle la culpabilité. Ce n’est donc pas comme le prétend BHL par préférence des Grecs chez Voltaire et les encyclopédistes que l’ « on peut tuer le Juif dans le dos et pour la première fois sans mots […] après l’Encyclopédie ». Non, l’ancienne façon de tuer le Juif reçoit simplement plus de liberté une fois ajoutée une séparation entre l’origine des Juifs, l’origine des indo-européens et la pensée grecque. Enfin il est un autre facteur qui prend toute son ampleur au XXème siècle et qui permet de donner toute sa mesure au désir inconscient d’en finir avec les Juifs au terme d’une longue histoire. Ce facteur qui permet le passage au crime d’Etat, c’est l’apparition de l’Etat moderne lui-même et la nouvelle mystique de l’Etat suprême, substitut de la monarchie de droit divin, conjointes à la montée des nationalismes.

Etat moderne, responsabilité et Shoah

Encore faudrait-il saisir la spécificité de l’Etat moderne et ne pas se satisfaire des approches économistes propres aux concepts de la gauche qui pour diaboliser le capital n’ont toujours vu dans l’Etat que son obéissance « aux intérêts de classe ». Or le capitalisme ne répond pas à un projet idéologique mais à l’invention au XVème siècle du salariat, du marché du travail et de la transformation du travail en marchandise en remplacement du système désuet de la servitude et de la corporation.

Le salariat – qui fonde le capitalisme et non l’inverse – se définit tout simplement par la concurrence des marchandise-travail entre elles. La nécessité d’un Etat qui lui corresponde en lieu et place de l’idéal hégémonique chrétien lié à la féodalité et au servage, se fait sentir. Un Etat d’incarnation suprême qui pérennise cette concurrence des salariés sur le marché du travail par une citoyenneté désolidarisée. Un Etat qui, avec son idéal hégémonique, mettra quatre siècles à s’imposer à mesure de l’extension du salariat.

Cet Etat tout puissant est alors de plein droit contre l’ennemi social et Rousseau en affirmera la logique contre ceux qui se situeront en dehors de sa vue : « quand on fait mourir le coupable, c’est moins comme citoyen que comme ennemi » (Du contrat social, Livre 2). La guillotine, la mort du corps entier, pourra se substituer de façon impersonnelle à la torture partielle du corps qui dans la logique inquisitoriale visait à en faire sortir le démon et qui sévissait dans les tribunaux royaux à l’instigation des tribunaux ecclésiastiques jusqu’à sa suppression par Louis XVI.

Incarnation mystique de la communauté sociale solidaire, cet Etat se forge à la fois sur la destruction de formes de solidarité communautaires et sur la recherche d’une unité nationale ignorée des monarchies féodales. La souche nationale devient un enjeu politique et les peuples transnationaux, les Juifs et les Tziganes deviennent des peuples de trop. Et par ailleurs, la condamnation à mort et l’exécution de la sentence revêtent un caractère légal, officiel, étatique déresponsabilisé.

Dans les régimes de capitalisme d’Etat donc de salariat d’Etat assorti de travail forcé tout comme au début du salariat en Europe occidentale, on désignera aisément les « ennemis du peuple ». Dans les régimes de national-socialisme, on visera les « peuples parasites ». Cette dimension de peuple parasite se greffera pour les Juifs sur la notion de peuple souillure, enfin séparé de la souche aryenne, mais dans un nouveau contexte, celui de l’étatisation du crime antisémite et de la déresponsabilisation de l’assassin en uniforme opérant sous la mystique de l’idéal hégémonique d’Etat. La haine basique suscitée par la matrice culturelle pourra s’investir d’une manière officielle, déresponsabilisée, légale en quelque sorte dans l’extermination désormais pensée et planifiée des Juifs par l’Etat.

Ces nouveaux facteurs vont donc lever les obstacles qui endiguaient le désir permanent d’élimination des Juifs suscité par la matrice culturelle, la « souche puissante » de Jules Isaac. La solution finale, sujet européen, trouvera les conditions de son expression radicale par la déculpabilisation et la déresponsabilisation sous la coupe de l’Etat hégémonique moderne.

Un seul Dieu ?

A l’heure des nouveaux dangers qui menacent la planète, on peut affirmer qu’un véritable œcuménisme spiritualiste ne pourra se forger qu’en se libérant des mythologies parentales projetées au ciel et érigées en dogmes à usage terrestre. C’est la condition de la justesse et de l’efficacité des discours humanistes et compassionnels.

Par ailleurs, il y a fort à parier que la sécularisation des matrices culturelles dogmatiques n’a pas affecté que le rapport aux Juifs et a gagné l’ensemble des visions de gauche et d’extrême droite de la société, visions à caractère totalisant voire totalitaire. Décrypter les effets de cette sécularisation dans les différents systèmes politiques et sociaux qui ont obscurci les horizons du siècle n’est pas une moindre tâche. Le fascisme, le bolchevisme, le maoïsme, le polpotisme en furent pétris pour ce qui concerne les totalitaires. Sous des aspects démocratiques, la social-démocratie n’y a pas échappé.

La théorie du « renversement » par laquelle « les derniers seront les premiers » n’aura pas permis d’inventer une nouvelle société. On peut espérer qu’en restaurant la pensée de Jérusalem, on puisse actualiser un des aspects du judaïsme « anti-esclavagiste » et « anti-idolâtrie » mis en avant par Moses Hess et Martin Buber : celui d’inventer de nouvelles formes sociales aptes à répondre à la crise du salariat sous-jacente à la crise du capitalisme et de la social-démocratie. Un autre sujet…

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