« Le fascislamisme se fabrique devant nous comme autrefois le nazisme »

by Claude Berger on avril 2, 2015

Entretien publié par le magazine suisse Revue Juive en avril 2015.

Itinéraire d'un Juif du siècleClaude Berger est un penseur politique iconoclaste, auteur notamment de « Marx, l’association, l’anti-Lénine » (1974) et de « Pourquoi l’antisémitisme ? » (2013). Quelques semaines après les attentats meurtriers de Paris, il analyse ici les ressorts du « fascislamisme » et les causes de l’antisémitisme. Entretien.

Né à Paris en 1936 dans une famille de Juifs pauvres originaires d’Europe de l’Est, Claude Berger a porté l’étoile jaune et frôlé la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet ancien militant communiste et anticolonialiste a été un dentiste social avant d’ouvrir un restaurant ashkénaze dans le quartier du Marais. Sa critique de la société salariale a influencé notamment Otelo de Caravalho, le meneur de la Révolution portugaise de 1974. Grand alpiniste, amoureux de poésie française et de chanson yiddish, Claude Berger vient de faire paraître Itinéraire d’un Juif du siècle aux Editions de Paris. Une autobiographie qui est l’occasion de présenter une pensée singulière arrachée à une vie tourmentée qui traverse le XXe siècle juif et européen.

Revue Juive : Le lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo, vous avez écrit un article intitulé « Honorer la mémoire des victimes, c’est dire la vérité ». D’après vous, quelle est cette vérité que l’on ne dit pas ?

Claude Berger : L’assassinat des caricaturistes, c’est l’affirmation de l’islamisme, impitoyable et totalitaire. L’assassinat des Juifs, c’est l’affirmation de son fantasme final : leur élimination en tous lieux : Toulouse, Bruxelles, Paris, Israël… Au-delà de l’émotion, la manifestation parisienne lui a opposé la libre expression sans évoquer son but et sans voir sa genèse dans un islam assoupi plutôt que modéré alors qu’aucune frontière ne les sépare. Et elle a négligé le projet de tuerie des Juifs : les « je suis Charlie » se sont peu transformés en « Je suis Juif ». Dire la vérité, c’est ne plus s’aveugler face au « fascislamisme » : il se fabrique devant nous comme autrefois le nazisme. C’est dévoiler l’inconscient culturel européen plutôt indifférent au sort des Juifs et diabolisant volontiers Israël. C’est aussi voir que l’islamisme est à l’origine du conflit israélo-palestinien, le mufti de Jérusalem, proche collaborateur d’Hitler, sauvé par la France, ayant refusé le partage pour ne pas accepter d’Etat juif.

Pour vous l’islamisme est donc une nouvelle menace totalitaire aussi dangereuse que le furent le nazisme et le stalinisme ?

La menace de l’islamisme se déduit de ses crimes : imaginez des armes nucléaires aux mains des djihadistes sunnites et des ayatollahs chiites ! Violence et projet totalitaire, charia conquérante et conversion ou mort des « mécréants »: rien à envier aux totalitarismes précédents. Le totalitarisme naît d’une pensée totalisante qui, dans des circonstances précises, devient totalitaire. On affirme des dogmes puis on divise le monde en deux: les Aryens et les Juifs, les progressistes et les réactionnaires… L’Eglise avec l’Inquisition et la Contre-Réforme, suivit cette voie lorsque naquit le salariat qui signifie la libre circulation des hommes et des femmes sur un marché du travail, une liberté antagoniste à son hégémonie. L’islam immuable sur ses dogmes, affronté au salariat concurrentiel, opère son passage du totalisant au totalitaire. Pourquoi l’islam de la majorité nourrit-il le radicalisme ? Sa crainte de la perte identitaire laisse filer la violence qui est au cœur de ses dogmes.

Enfant, vous avez vécu caché pendant plusieurs années pour éviter d’être raflé par des hommes en uniforme. Jeune homme, vous vous êtes fait passer pour fou pour ne pas être enrôlé dans l’armée française pendant la Guerre d’Algérie, que vous dénonciez. Et aujourd’hui, l’armée française assure la sécurité des lieux juifs, une sécurité menacée justement en grande partie par des jeunes issus de l’immigration maghrébine. Que vous inspire cette situation très étrange ?

Ma rébellion visait l’usage de la torture par l’armée, elle passait comme une lettre à la poste tout comme le statut des Juifs en 1940. Je pressentais leur parenté : le Juif était le diable, le torturé n’en était qu’infecté, la mort donc pour le premier, l’exorcisme pour le second. Je ne pouvais m’identifier à ce versant de la France. L’existence des Justes tout comme la présence de militaires et de policiers pour assurer la sécurité des lieux juifs pansent une plaie qui était restée ouverte.

Mais cette situation est-elle viable à terme ?

On peut vivre avec une blessure à condition d’en surmonter l’épreuve. L’histoire du peuple juif témoigne et livre un message : celui du chemin de vie et de la réparation du monde brisé. Après la Shoah, il y eut un silence sur les faits puis un second sur le « pourquoi ? ». Rien sur l’origine du fantasme d’extermination et sur ses mutations depuis les croisades jusque chez Voltaire puis dans les extrêmes droites et les extrêmes gauches, Marx voulait rendre les Juifs « impossibles », Proudhon les exterminer, Bakounine les dissoudre. Aujourd’hui, l’analyse de l’inconscient culturel reste refoulée et le fantasme gît dans l’islam radical. Nous devons à nouveau vivre dans l’adversité, en Israël, en France ou ailleurs. L’ère de la soumission périmée, il nous faut vivifier la philosophie judaïque. Moses Hess l’avait déjà opposée au Marx négationniste de la culture juive. Il suffit de reprendre le titre de son ouvrage « Rome et Jérusalem » et d’y ajouter La Mecque !

Y a-t-il un avenir heureux pour les Juifs de France ?

A vrai dire je suis plutôt pessimiste pour l’avenir des Juifs en France. Nous ne pouvons vivre éternellement sous protection. La source de l’islamisme totalitaire, l’importation de mains d’œuvre à bas prix en ignorant les cultures mortifères qu’elles développent, ne se tarira pas. L’Etat républicain ne connaît que des citoyens et la gauche a intériorisé une matrice culturelle chrétienne en la sécularisant et pour laquelle les Juifs et maintenant Israël n’ont pas leur place. D’où ce scandale : à peine les victimes assassinées parce que juives enterrées, les discours abondent contre l’islamophobie et la « stigmatisation ». Le retour à Sion, accompagné du retour à la pensée de Jérusalem, me semble nécessaire.

Parlez-nous de l’axe central de votre réflexion politique : la critique du salariat.

On ne peut rien comprendre à la marche du monde si on ignore que capitalisme et salariat sont liés. Le salariat a succédé à l’esclavage puis au servage et à la corporation. C’est une invention de la fin du XIVe siècle. Elle permet l’exploitation mais aussi le développement capitalistes : les travailleurs se présentent sur un marché libre du travail, ils sont concurrents entre eux, le travail devient une marchandise. Les formes communautaires se délitent et le pouvoir d’Etat pérennise cette concurrence par une citoyenneté désolidarisée, le contraire d’une association productive, existentielle et politique des travailleurs et d’un pouvoir communaliste plus proche. Or si la droite s’en tient au critère « il faut produire avant de distribuer », la gauche, dans le monde entier, n’a vu dans le capitalisme que l’exploitation. Elle s’est donc focalisée sur la revendication et une fois au pouvoir sur la catastrophe du capitalisme d’Etat donc du salariat d’Etat. Or la revendication ne fait qu’étendre le salariat, la concurrence du travail et le chômage dans le monde entier : le capital importe des mains-d’œuvre moins chères sans tenir compte de leurs cultures quelquefois mortifères, ou marchandise les relations humaines tout en reposant sur le consumérisme. Le surnombre des demandeurs d’emploi en attente sur tous les continents et la crise morale et humanitaire obligent à reconnaître la crise du salariat.

Vous disiez que l’avenir du peuple juif est en Israël. Mais ce pays semble s’être bien plus tourné vers le capitalisme débridé que vers « l’association productive, existentielle et politique des travailleurs » que vous appelez de vos vœux…

Le kibboutz classique, ce n’est pas un hasard, a été inventé en terre d’Israël, c’est une entité non salariale. On travaille pour la communauté et non pour l’appât individuel du salaire. Son côté phalanstère et village clos, la primauté de l’idéologie « militante » sur l’individu, l’étatisme socialiste au dehors ont abouti à la crise du kibboutz classique mais des expériences intéressantes en sont sorties : celles du kibboutz urbain qui privilégie l’individu sur le collectif et qui s’immerge en ville afin de transformer les mentalités dans le sens du partage et de la solidarité. Le judaïsme a perduré par son sens de la communauté et il est convenu que la quête du divin se trouve dans le rapport aux autres. Le souci d’élévation dans la justice, propre au judaïsme, peut favoriser l’émergence d’un véritable mouvement pour une société associative débarrassée de la mythologie de gauche liée, comme je l’ai montré, à une sécularisation de la matrice culturelle d’origine chrétienne, celle du renversement des premiers par les derniers (le messie prolétarien), et du soir final, héritée de l’antisémitisme des pères-fondateurs de la gauche. Ce peut être le rétablissement du message juif à usage universel.

Propos recueillis par Nathan Kretz

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