Merci d’avoir survécu
by Claude Berger on avril 14, 2011
Le témoignage d’Henri Borlant, le seul survivant des six mille enfants juifs déportés à Auschwitz en 1942, vient de paraître au Seuil.
Longtemps Henri Borlant fut silencieux. Dans les années 90, avec ce sourire et cette douceur qui le caractérisent, il me confère une charge terrible : « Écris pour moi », me dit-il en apprenant que j’écrivais une part de notre histoire.
Henri Borlant fut arrêté le 15 juillet 1942 avec son père, une de ses sœurs, un de ses frères. Il sera le seul d’entre eux à survivre. Il fera partie comme eux du convoi n°8. Partants 824 en Gare d’Angers le 20 juillet, revenants 14 hommes en 1945. Henri sera aussi le seul survivant parmi les 6000 enfants de moins de seize ans déportés de France en 1942.
Enfant moi-même à l’époque, j’avais de justesse échappé à cette rafle et vécu ensuite caché, cloitré avec deux grands parents dans une maison vétuste, volets fermés, dans l’attente deux années durant d’une arrestation qui n’est pas venue.
Après la guerre, je le retrouvais au banc de nos itinéraires similaires, il faisait médecine, je faisais dentaire. Quant il me prit d’écrire pour comprendre ce désir de mort de nous autres et l’épreuve subie au nom de ce phantasme final, j’essayais de donner parole à ce silence, j’essayais de sortir de la brume cette attente de la mort que nous avions intériorisée.
Je voudrais aujourd’hui redire ce je que ressentais du long silence d’Henri Borlant.
« Ce silence, c’était celui des paroles coupées. Celui des derniers regards qui cherchaient à s’accrocher avant qu’ils ne soient cloués pour toujours. Regards des condamnés du premier jour, des gazés sans délai, des dévêtus sans rhabillage, des mitraillés sur place, des pendus près des fosses apprêtées, en Russie où l’on ne déportait pas. Voilà le fond de notre bouche sèche. Leur regard. D’eux, on ne pourra jamais recueillir les témoignages. Certains pays où se joua le drame oublieront même de ramasser leurs noms. Les noms, les seuls signes de leur existence, couchés nulle part ailleurs que sur des papiers d’archives empilés par leurs bourreaux. Mis bout à bout, ils doivent dessiner le tour de la terre, survoler tous les peuples, les inconscients et les méconnaissants, les lâches et les fuyards, les réagissants et les solidaires.
Le dérisoire ici aussi surgit. Viole le silence. Le piétine de bruits ! Parole des tueurs, nous ne sommes pas coupables, nous obéissions aux ordres ! L’indicible n’est pas croyable, l’incroyable n’existe pas ! Témoins, vous étiez témoins, dites-vous, donc on pouvait survivre ! Quelques morts peut-être, des indisciplinés mais non cette vallée d’ossements dont vos prophètes ont rêvé et dont vous accusez le noble peuple aryen ! Retour du dérisoire ! Contes de la négation du crime, nationalisation des morts afin que sur les monuments disparaisse une nouvelle fois, l’inscription « peuple juif ». Ici moururent trois millions de Polonais, est-il écrit là où trois millions de Juifs furent tués en tant que Juifs et non comme Polonais ! Vous n’êtes nulle part inscrits, donc vous n’existez pas ! Prêtres, plantez des forêts de croix sur les forêts de morts ! L’Occident prie ! Ne peut donc être tenu pour coupable de la mort des inexistants ! Bons que nous sommes de prier pour eux qui n’étaient pas des nôtres ! Et puis s’ils n’existent pas, nous, honnêtes gens, sommes en droit de nous interroger : leur mort collective n’est-elle pas de leur invention ? Les malins ne grossissent-ils pas le chiffre de leurs morts à seule fin de toucher des dommages de guerre ? N’ont-ils pas pour habitude de ne parler que d’eux-mêmes et d’ignorer les souffrances des autres peuples ? Le dérisoire revient ! Si riche de crimes !
Henri Borlant est devenu médecin, la tuberculose pour défi. Les poumons ajourés par la tuberculose après le typhus, ça n’arrange pas. La respiration tronquée, c’est le moindre des petits restes d’Auschwitz !… Nous fûmes tués dans la fosse de l’histoire, d’une façon unique, tout comme Dieu est unique, assassiné depuis des siècles. Quand chaque nom sera repris, porté par une famille humaine, de génération en génération, afin qu’eux soit leur descendance, afin que l’humanité entière soit leur descendance, alors les bourreaux et les indifférents ne ricaneront plus. Quand ce qui a été tué survivra ailleurs que chez les survivants de la plus grande catastrophe engendrée de mémoire humaine, alors seulement, je dormirai un peu mieux avec mon charnier sous l’oreiller. »
(Claude Berger, Les Hérétiques, Wern Editions, ou Place des Juifs, Safed Editions).
Aujourd’hui Henri Borlant parle. Lisez-le, écoutez-le… :
« Peut-être que si nous nous souvenions réellement de ce que nous avons vécu, avec toute l’acuité de ce moment passé, nous ne pourrions pas vivre aujourd’hui. Nous nous sommes construits inconsciemment des défenses pour nous protéger de cette mémoire. Et en même temps, nous ressentons le besoin de parler. Il y a sans doute là quelque chose de thérapeutique : s’acquitter de sa dette à l’égard des disparus qui se sont tus à jamais… Dans le même temps, raconter en étant écouté, c’est retrouver la dignité perdue dans les camps. En tout déporté, il y a un humilié qui sommeille. »
Cet ouvrage est bien plus qu’un témoignage. C’est le livre de l’épreuve la plus extrême surmontée, c’est le livre d’une humanité atteinte qui se donne en partage pour les générations à une époque où elle fait cruellement défaut.
Si le mal absolu a été enfanté en terre d’Europe, il importe d’en surmonter l’épreuve mais aussi d’en saisir la genèse. Il importe de ne pas se voiler la face et d’affronter ce qui fut, dans sa totalité, avec la qualité du regard porté par Henri Borlant.
Nous avons tous une dette et un deuil en partage. Alors nous dormirons tous un peu mieux avec notre charnier sous l’oreiller. Alors la survivance sera une leçon de vraie vie. Il faut lire le récit d’Henri Borlant.
* Henri Borlant, Merci d’avoir survécu, Éditions du Seuil, mars 2011.


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