Juifs et Roms, une solidarité ?

by Claude Berger on juillet 13, 2014

Le lynchage d’un Rom à Pierrefitte par une bande de vingt jeunes issue de la cité des Poètes, en mal de vengeance pour un vol supposé commis par l’adolescent au domicile d’un habitant de la cité, Mohammed G, puis son abandon dans un caddie de supermarché, ouvre en urgence un champ de réflexions. Il concerne non seulement les Juifs, autres victimes de violences, mais l’ensemble des Français.

Après la réprobation morale de circonstance, « odieux, inacceptable, on ne fait pas justice soi-même en République », on invoquera des circonstances atténuantes, le mal des cités, le chômage des jeunes, la misère économique et le ras-le-bol de la présence des campements de Roms accusés, par les populations sédentaires voisines, de vols à répétition et de risques infectieux. Et on en appellera à l’Etat, « pas assez gardien de l’ordre », aux édiles politiques, soucieux de leurs électeurs, qui répèteront la stigmatisation : « Les Roms ont vocation à revenir chez eux » (Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur) ou, qui ici et là, dénonceront l’installation de camps de Roms et la hausse parallèle des cambriolages (Samia Ghali à Marseille).

Si l’on s’en tient là, au seul problème de la présence des campements de Roms, des accusations de vols et de la mendicité familiale en ville, il n’y a pas d’issue sauf celle de la montée de la violence à leur égard sous le regard impuissant de l’Etat.

L’autre problème, c’est le libre cours de la violence qui n’a pas pour cible que les Roms. L’attentat de Bruxelles, quatre morts, qui redit celui de Toulouse, les agressions multiples contre des Juifs à Créteil, à Sarcelles, à Paris, l’assassinat par torture d’Ilan Halimi, désignent une dérive d’une partie de la population dans le culte de la violence de l’Islam radical mais aussi de l’animisme.

Cette violence affecte en premier lieu les Juifs mais elle peut s’exercer contre d’autres populations ou religions et pour d’autres motifs, y compris contre des musulmans modérés admettant la séparation du culte et de l’Etat.

Or, curieusement, lorsqu’il s’agit de Roms non seulement victimes, comme ici, ou auteurs supposés de délits ou simplement de gêne, ou lorsqu’il s’agit de Juifs victimes d’agressions parfois mortelles , on les désigne par leur nom tandis qu’on tait l’origine des agresseurs le plus souvent d’origine magrébine ou subsaharienne sous le prétexte « antiraciste » de ne pas « stigmatiser ». Bref, les agresseurs sont « français ». Il n’y a donc rien à dire sauf à dénoncer la « misère économique », responsable privilégiée de la délinquance, et l’on ignorera la culture : « quand j’entends le mot culture je sors mon revolver » !

Il est temps de dénoncer la mystification, d’autant que le non-dit refoulé ressurgit dans l’aune du Front national puisqu’il ne peut ressortir ailleurs. Inutile alors de se plaindre lorsqu’on a favorisé soi-même l’ignorance et la déperdition culturelle!

Tout repose sur une faille ancienne : la Révolution française instaurant l’Etat-nation et les Droits du citoyen a ignoré les cultures. Pour une raison simple liée au soubassement social et économique. La bourgeoisie accède alors au pouvoir et le développement du capitalisme exige la liberté de la concurrence sur le marché du travail et son prolongement social et politique : la citoyenneté désolidarisée des citoyens. L’idéal hégémonique de l’Etat sécularise alors l’ancienne hégémonie de caractère monarchique et religieux et lutte contre les affirmations culturelles, provinciales d’abord, d’où la querelle girondins-jacobins, juive ensuite : leur accorder la citoyenneté et rien comme peuple (Clermont-Tonnerre) et plus tard, avec Napoléon réunissant le Sanhédrin, réduire le judaïsme à une religion « israélite » mais sans référence au peuple et à sa culture. L’Etat peut alors régner en se conformant à une fiction d’unité politique masquant les intérêts antagonistes des classes et faisant mine de rassembler les citoyennetés désolidarisées propres au salariat (d’où l’intérêt des coupes du monde de football pour entretenir la fiction).

La pensée de gauche, laïque, admiratrice de la Révolution française, a fini par admettre l’Etat-nation mais il faut rappeler qu’auparavant les maîtres à penser avaient prolongé la sécularisation de la matrice culturelle chrétienne par une négation viscérale du peuple juif culturel : Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier ont sécularisé par intériorisation les vindictes de l’antijudaïsme chrétien : le Juif devient le fondateur du change à l’origine du capitalisme, sa religion c’est le trafic, il complote pour asseoir son pouvoir, il doit disparaître… Bref, l’homme est toujours un animal économique et la spécificité culturelle juive, mais aussi non-juive, n’existe pas.

Cette omerta sur les cultures a produit une mythologie progressiste. Elle joue encore aujourd’hui par le refus de connaître les autres cultures au profit d’une théorie angélique des droits du citoyen. Elle entretient la confusion de la suprématie rassembleuse de l’Etat-nation en ignorant les frontières et les messages culturels des peuples. Elle se conforme ainsi aux besoins du marché du travail pour lequel il faut toujours des mains d’œuvres moins chères et concurrentielles ! Bel angélisme ! Mais alors gare à la gestuelle des cultures violentes que l’on se refuse d’analyser et de voir en face, gare à leur politisation, gare à leur armement !

Gershom Scholem écrivait : « La raison […] est un outil perfectionné de destruction. Pour construire, il faut quelque chose qui la dépasse […] La morale laïque est une morale fondée sur la seule raison […] C’est une illusion complète des philosophes, sans parler des sociologues » (dans Fidélité et utopie).

L’affirmation de la nation culturelle est nécessaire comme contrepouvoir de l’Etat-nation réducteur et mystificateur, comme opposition aux aveuglements. C’est le mérite d’Alain Finkielkraut que de défendre la spécificité de la culture française, c’est celui de Shmuel Trigano que de défendre une politique culturelle du peuple juif, en Israël ou en diaspora. Un peuple qui a perduré en dépit de toutes les persécutions par le sens communautaire, par le sens de la justice, par la vision universaliste de la convergence des chemins des peuples vers une humanité pacifiée.

L’affaire Dieudonné a montré les dangers qui menacent et les Juifs et la France. L’offensive de l’islamisme radical n’est plus une hypothèse et la convergence de l’individualisme et de l’animisme est aussi un facteur à prendre en compte. Il suffit de lier les évènements entre eux pour VOIR, ce qui est le minimum de l’intelligence politique : Mali, Centrafrique, Nigéria, Syrie, Irak, Afghanistan, Pakistan, Yemen, Kenya, Lybie… et France !

Et les Roms dans tout cela ? L’Etat nation a toujours exclus les peuples nomades et transnationaux en ne considérant que des citoyens fixés et désolidarisés à l’intérieur d’une frontière. La parenté de situation entre Juifs et Roms les a longtemps rapprochés dans l’exclusion en Europe de l’Est. A tel point qu’il y eut aussi une symbiose musicale entre Roms et Juifs. A tel point que le nazisme leur fixait un sort commun et que l’Etat français dès 1939 les contraignait à la fixation puis en 1940 à l’internement (décret du 6 avril 1940). L’ordonnance allemande du 4 octobre 1940 eut une application plus drastique (4657 internés tziganes en zone occupée, 1404 en zone libre, dont 90% citoyens français et 30 à 40% d’enfants).

Les Juifs ont toujours migré sous la contrainte d’un pays à l’autre, les Roms y ont ajouté le nomadisme et la non-sédentarisation. Mais les philosophies de la migration, de la dispersion, de l’exil se sont souvent reconnues proches, même si les ambitions philosophiques et sociales divergèrent dans le passage au monde industriel et l’amoindrissement conséquent de l’activité artisanale. Martin Buber quant à lui définissait le judaïsme comme un nomadisme en esprit, celui d’une excentration spirituelle d’un chemin terrestre.

Il faut enfin admettre que les Roms, attachés à leur culture nomade, une culture qui, elle, ne menace en rien la culture occidentale, aient le droit d’exister dans le champ européen et non pas simplement bulgare, serbe ou roumain. Alors qu’on accepte une entrée en masse d’immigrations dont on peut douter de leur intégration, la France s’honorerait de créer des villages d’urgence et de proposer des activités de type artisanal aux Roms et des scolarisations pour les enfants en échange de l’abandon des pratiques traditionnelles de mendicité ou de larcins supposés, voire de réseaux mafieux. Ceci sans angélisme. Elle s’honorerait en les aidant – ils sont 17000 en France – à définir leur chemin dans la complexité européenne marquée par l’aveuglement des Etats-nations face aux cultures, après une Shoah qui les a aussi concernés.

Les Juifs et les diverses composantes de la communauté s’honoreraient en témoignant d’une solidarité au nom du partage du sort commun de l’exclusion et des fumées mêlées d’Auschwitz, au nom d’une culture de la diaspora et du nomadisme en esprit.

One comment

ne parlons plus de Juifs et Roms, puisque la solidarité n’a pas été au rendez-vous : parlons plutôt de Juifs et réfugiés syriens. Je ne suis pas mauvais cheval, et ne ferais pas de mal à une mouche. Je ne souhaite pas non plus la mort de mon prochain (enfin bon… ça dépend…). Mais si demain j’apprenais que suite à son twitt sur le petit Alan le nommé Arno Klarsfeld a été victime d’un accident du travail -imputable de préférence à un réfugié syrien : eh bien, ma foi, je ne viendrais pas m’en plaindre.

by luc nemeth on 6 septembre 2015 at 16 h 27 min. #

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