Le kibboutz urbain, naissance d’une nouvelle société ?

by Claude Berger on mars 9, 2008

Si le Kibboutz n’est plus ce qu’il était, l’idéal qu’il incarnait survit et s’est même enrichi de nouvelles pratiques. Voyageant en Israël, de Sderot à Guilo, en passant par Beit Shemesh, Claude Berger nous fait découvrir les kibboutzim urbains, laboratoires d’une nouvelle réalité sociale.*

Il faut quitter les terrasses ombragées des rues de Tel-Aviv, délaisser les charmes policés de la ville côtière qui s’expose à la mer, prendre la route qui mène au Sud, vers le désert du Néguev, puis traverser les longues étendues cultivées gagnées sur les sables pour atteindre Sderot, ville de développement, peuplée d’immigrants venus de Russie ou du Maroc, où sévissent pauvreté et stagnation sociale. Sderot, où tombent chaque jour les missiles kassam tirés sans discontinuité de Gaza, aujourd’hui sous la tutelle du Hamas, hier sous celle du Fatah. Sderot où est implanté un des quatre kibboutzim urbains qui ont éclos en Israël. En remontant vers Jérusalem, on découvrira le kibboutz Tamuz implanté à Bet Shemesh et un autre Beit Ysrael à Jérusalem même, à Guilo, un quartier pauvre éloigné du centre.

Le kibboutz en ville a surgi il y a près de deux décades comme issue à la crise des kibboutzim des « campagnes » et aux interrogations sur l’avenir du mouvement kibboutzique et de la société israélienne.

L’idée est a priori simple. Un groupe de personnes motivées mettent en commun leurs moyens et leurs revenus et en répartissent ensuite l’usufruit selon les besoins de chacun comme dans le kibboutz classique mais à la différence ici qu’ils en sortent et qu’ils vont s’implanter dans un quartier socialement chaud où ils créent une association d’entraide et d’assistance pour la population qui y vit. Et qui a priori était très éloignée du mode de vie kibboutzique. Au sein du petit groupe fondateur qui vit selon la règle du partage économique comme dans l’importante association qu’ils créent se mêlent et s’investissent des laïcs et des pratiquants ouverts unis dans le but de développer l’entraide et les mises en commun, d’élever le niveau scolaire professionnel, culturel ou cultuel et associatif de la population. Peu à peu, les valeurs de l’être ensemble apparaissent bien plus attractives et bien plus riches que les valeurs de l’avoir individuel et de la bataille solitaire du chacun pour soi pour survivre. Et bien meilleures sources de vie que le recours aux traditionnels services de l’assistance sociale de l’Etat providence pour les exclus et les démunis. Le motif essentiel du travail des membres fondateurs du kibboutz urbain qui est à l’évidence le dévouement à une communauté ici élargie s’impose alors tout naturellement comme supérieur à la fois en termes d’efficacité et d’humanisme au motif habituel du travail dans la société de salariat, à savoir en règle la plus générale l’appât du salaire pour pouvoir gérer sa vie individuelle.

Chez les membres actifs et fondateurs des trois « kibboutz en ville » décrits ici, on retrouve les mêmes motivations et la même vision : transformer la réalité sociale dans le long terme, exporter ces valeurs du kibboutz, qui sont en fait des valeurs d’une société associative et non-salariale au cœur de la ville, affronter la réalité de la société dans ses points chauds, pour la transformer du dedans sur le terrain et ne plus se contenter pour certains ou même relativiser pour d’autres les discours idéologiques sans effets sur la transformation sociale réelle.

Migvan

Migvan ? Le kibboutz urbain ? Oui, ici à Sderot, chacun vous désigne l’endroit avec fierté. Nomika Zion une des fondatrices du kibboutz urbain qui nous y attend apprécie. Elle et ses compagnons ont quitté le kibboutz classique, il y a quinze ans, pour fonder le kibboutz en ville avec l’espoir de trouver une réponse conforme à leurs aspirations et à leur vision d’une transformation radicale de la société. Elle évoque son enfance au kibboutz, la solidarité communautaire effective. Puis le choc qui fut le sien lorsque la rémunération salariale recommença ici et là à sévir de nouveau et avec elle le retour de l’individualisme. Et cet autre choc lorsque des jeunes immigrants d’une ville de développement en visite dans son kibboutz la prirent pour une « riche ». Le kibboutz faisait figure de phalanstère de privilégiés ! En outre le kibboutz classique demeurait un village clos dont le confinement rivalisait mal avec l‘attrait de la ville pour les nouvelles générations. La productivité agricole nécessitait aussi moins de bras et l’idéal du retour à la terre pour des Juifs sans terre perdait de son actualité.

En 1986, ils sont un petit nombre comme Nomika à éprouver les mêmes refus, à formuler les mêmes espoirs. Ils ne supportent plus la domination de l’individu par le collectif. « Tu avais étudié ce qui te plaisait, on t’affectait à une tâche qui ne te plaisait pas, le résultat, c’était le départ des jeunes au retour de l’université ! ». Nourris de l’idéal de justice sociale des fondateurs des premiers kibboutzim, ils vivent mal l’accroissement des disparités et des tensions en Israël. Ils n’acceptent pas que le rêve de la « kibboutzification » progressive de la société israélienne disparaisse pour ne laisser place qu’à des revendications des oppositions, des batailles électorales. Ils prennent conscience que culture judaïque et culture associative sont liées, ce qui devrait ouvrir la voie à une action commune et à un renouveau culturel. Ils cherchent une issue. Après de longs débats, ils mijotent la formule. Ils inventent le projet du kibboutz urbain. En 1987 ils franchissent le pas et décident de s’installer en ville dans un lieu où sont concentrés les problèmes sociaux, les disparités d’origine et les malentendus de la cohabitation entre laïcs et religieux afin de les affronter et de les réduire. Ils s’implantent à Sderot, ville que les touristes ne visiteront pas et louent des appartements à l’office public de logements. Ils sont six au départ. Aujourd’hui, ils sont soixante, adultes et enfants, membres du kibboutz urbain. Depuis Juillet 2000, ils habitent un nouveau quartier de Sderot. Ils y ont fait construire de beaux bâtiments clairs et spacieux. Des villas, des bureaux un centre communautaire pour l’association Migvan qu’ils ont créée pour concrétiser leur action de solidarité et d’élévation culturelle et spirituelle envers la population. Le centre est ouvert aux diverses activités, il est disponible aux besoins des jeunes et des familles, il offre une structure d’accueil pour les volontaires et les jeunes couples qui se joignent au projet.

« A Migvan, kibboutz et association, nous dit Nomika, nous plaçons l’individu au cœur du projet, nous suivons ses besoins, ses désirs, son épanouissement ». Finie, la soumission à la collectivité. « Si quelqu’un veut étudier même pour une activité qui ne concerne pas le groupe, nous l’aidons ».Côté kibboutz, les membres de la communauté sont libres d’adhérer à part entière : ils mettent alors leurs revenus en commun et les répartissent au prorata des membres de la famille et des besoins de la communauté. Ils sont solidaires et leur motivation n’est plus le salaire mais la vision et l’engagement du projet. S’ils n’adhèrent pas à la règle kibboutzique, ils peuvent néanmoins s’associer à la communauté et au projet. « Cette liberté rend les membres pleinement responsables envers le kibboutz, elle empêche l’émergence de sentiments de frustration ou d’amertume ». Neuf des seize familles de Migvan vivent selon la règle communautaire. L’association quant à elle, destinée à affronter et résoudre les disparités et les tensions de la société israélienne accueille adhésions et volontaires attirés par sa vision et son action. Elle emploie aujourd’hui 80 personnes. Elle met en œuvre des programmes d’assistance, d’éducation, de services pour les handicapés, des jardins d’enfants. Elle songe à créer une école pour apporter une solution au clivage entre école privée pour privilégiés et école publique pour les moins lotis. Elle active un programme permanent d’enrichissement culturel qui inclut la culture juive traditionnelle autant religieuse que séculière. Un soir sur quatre est consacré à l’étude sur les thèmes proposés par tout un chacun. Enfin, outre l’association, le kibboutz urbain Migvan a créé une entreprise de high-tech composée de 12 personnes dont moitié sont membres à part entière du kibboutz. Sens communautaire, souplesse, prise en charge de la jeunesse, foi humaniste et traditionnelle confrontée à la modernité, primauté de l’individu sur le collectif, Nomika Zion tresse la vision qui motive Migvan. Elle évoque la figure de son grand-père originaire d’une Russie pogromiste, un des fondateurs des premiers kibboutzim. Elle rappelle son combat pour l’instauration d’une société juste qui réponde aux vœux de l’humanisme de la tradition juive et elle entend inscrire Migvan dans la continuité renouvelée d’une flamme qu’elle garde intacte.

Tamuz : la réconciliation entre religieux et laïcs au programme du kibboutz urbain.

Beit Shemesh, un peu plus au nord-est sur la route de Jérusalem, autre kibboutz urbain. Son nom : Tamuz, également fondé en 1987. A l’origine du kibboutz urbain Tamuz, une vision du futur de la société israélienne, un projet et une action sociale et culturelle quasi-similaires à ceux de Migvan. C’est Ofer Sitbon, francophone, qui nous y reçoit. Là aussi, des bâtiments neufs et spacieux, une association, une maison communautaire et des principes de fonctionnement à quelque chose près identiques. Pour les membres du kibboutz, les revenus, qui peuvent provenir d’une activité extérieure à l’association, sont mis en commun. Ofer Sitbon nous fait visiter les lieux. La buanderie est commune et il existe un parc collectif de voitures, ce qui diminue notablement la consommation individuelle d’objets industrialisés. L’association qui abrite l’activité sociale et culturelle de Tamuz auprès de la population de Bet Shemesh dispose d’un bel édifice. Elle se nomme « Kehilla », qui veut dire communauté en hébreu et dans la tradition judaïque. Pour les membres du kibboutz et pour tous ceux qui fréquentent Kehilla, Tamuz entend offrir une qualité de vie active et séculière centrée tout à la fois sur le soutien social auprès des couches défavorisées de l‘entourage et l’enrichissement culturel par l’étude de textes classiques et contemporains. Son but avoué, développer une culture de l’identité juive non orthodoxe, adaptée à notre époque, tirée du judaïsme et de la tradition autant religieuse que profane. Derrière ce projet, il y a une prise de conscience que le sens communautaire à l’œuvre à l’origine dans le kibboutz classique était sans doute d’essence religieuse et culturelle même si ses fondateurs étaient le plus souvent laïques et philosophiquement matérialistes. En confrontant l’approche religieuse des textes et l’approche séculière et critique dans la lignée de penseurs tels que Scholem, Buber ou Moses Hess, en réconciliant les populations religieuses et laïques autour du calendrier traditionnel et des fêtes, calendrier qui implique une démarche philosophique dans le temps, la communauté sociale et solidaire s’élargit, devient une réalité et ne se borne plus au cercle limité d’ une communauté en esprit. La tension entre religieux et laïques qui fait parfois craindre en Israël s’efface alors par la reconnaissance d’une source unique avec une face cultuelle et une face culturelle et par l’action commune de solidarité sociale. Lieu d’étude, de rencontre, Kehilla développe des projets qui allient transmission du pluralisme culturel juif, investissement social et dialogue entre les différentes couches de la population. Elle anime des groupes d’étude pour adultes et jeunes, soutient les résidents de Beit Shemesh par un programme d’assistance, de soutien scolaire et de formation pour enfants à risques, pour les jeunes en transit entre fin d’études secondaires et service militaire, pour l’intégration des juifs éthiopiens. Elle a créé un centre des droits civiques, un centre de formation de cadres et elle organise des rencontres d’immigrants récents et de seniors et favorise le dialogue entre jeunes Israéliens et Juifs de la diaspora. Au centre du cercle des petits immeubles d’habitation des membres du kibboutz, l’édifice de Kehilla domine. La ruche est en activité, 33 membres y sont employés auxquels se joignent une vingtaine de volontaires.

Beit Ysrael

Un peu plus au Nord-est vers Jérusalem, à Guilo exactement, se situe le kibboutz urbain Beit Yisrael fondé par Hoshea Fridman Ben-Shalom et Orly, son épouse et par quatre autres familles en 1993. Guilo, c’est ce quartier qui fut longtemps la cible des snippers palestiniens installés dans le village arabe de Beit Jalla qui lui fait face. Beit Yisrael est un kibboutz urbain de séculiers et de religieux déterminés à travailler ensemble à bâtir une société pluraliste imprégnée des valeurs morales et inspirée par une vision prophétique du devenir du peuple juif et de l’humanité entière. La communauté compte aujourd’hui 29 familles et 25 célibataires. Au départ, les cinq familles fondatrices s’installent à Guilo aleph dans un complexe qui comprend 288 appartements autrefois destinés aux nouveaux immigrants. Lorsque ce complexe fut abandonné, en dépit d’une architecture originale étagée sur une colline, il fut squatté par une population déshéritée et de sans-logis qui concentrait en son sein les problèmes sociaux coutumiers des banlieues de banlieues. Les membres du kibboutz urbain décidèrent de relever le défi, de loger avec elle et de promouvoir une action éducative et de formation en créant une association intitulée Kvutzat Reut. Aujourd’hui, le kibboutz urbain accueille des volontaires soucieux d’aider particulièrement les 230 enfants du quartier.

Classes de langage, d’informatique, soutien scolaire et enrichissement culturel pour lycéens et scolaires, club de jeunes pour ado à risque, jardin d’enfants, programme pour les familles pour les fêtes et les vacances avec à l’esprit le but de former des nouveaux jeunes acquis à ces valeurs de solidarité et de dévouement tout en soutenant leur promotion dans la société. Il s’agit de constituer une seconde famille communautaire qui s’inscrive dans une vision du chemin vers une société meilleure et de développer comme dans les autres kibboutzim urbains, un programme d’études religieuses et séculières en faisant appel à des volontaires en fin d’études secondaires tout en les formant à l’action sociale et communautaire. « Au début, nous dit Orly Fridman, les gens s’étonnaient : « pourquoi venez-vous ici, un endroit perdu ? » Aujourd’hui, ils nous font confiance, ils savent que nous restons ici, que nous ne sommes pas de passage. C’est un point essentiel, si l’on veut que les choses changent de l’intérieur, il faut vivre les mêmes conditions ».

238 cadres formés à Beit Yisrael essaiment déjà à travers Israël, Orly Fridman Ben Chalom est fière du chemin parcouru. « Voilà 14 ans que le kibboutz est là parfaitement intégré à la population, ce n’est plus une utopie ! ». Elle nous montre l’immeuble de l’association en effervescence : 15 résidents volontaires et étudiants s’y activent. « Ce sont les graines du futur », nous assure-t-elle.

« Garder les principes du kibboutz mais vivre à l’intérieur de la société pour la changer du dedans, tel était notre souhait. Dans cette aventure, la population a changé, elle n’est plus sujette aux mêmes maux comme en témoignent les récits écrits de nombreux jeunes issus de Kuvtzat Reut et nous aussi, nous avons changé. Nous croyons que la nouvelle frontière d’Israël est la frontière sociale qui passe à l’intérieur des cités et des villes de développement. Nous voulons aussi être un exemple vivant de coopération entre les observants et les séculiers afin de provoquer des changements réels par une action communautaire quotidienne. Nous avons foi dans les capacités des individus à relever le défi d’une société fracturée et aliénée et à travailler ensemble dans la construction d’une société solidaire. »

Le premier kibboutz urbain, Reshit, est un kibboutz religieux, il a été fondé en 1981, à Jérusalem par des juifs orthodoxes. Hoshea Fridman Ben Shalom en est issu. Il a choisi l’ouverture. Migvan, Tamuz, Beit Yisrael, les trois autres kibboutzim urbains recensés, visités et présentés ici dans leurs particularités, doivent-ils considérés comme un aboutissement expérimental ou comme le début d’un mouvement annonciateur d’un futur novateur ? Le 15 novembre 2005, la lecture du quotidien Ha’aretz donne un élément de réponse : un nouveau kibboutz urbain vient de naître à Akko. Les propos de Nomika Zion reviennent en mémoire : « de nombreux groupes de jeunes s’intéressent à notre expérience et discutent de projets gravitant autour de la même vision ». Se référant au besoin des jeunes Israéliens de fuir l’horizon obstrué ou difficile par un voyage initiatique en Inde après le service militaire, elle affirme avec humour « le kibboutz urbain, c’est mon Inde »!

Une alternative pour la gauche dans l’impasse

Cinq kibboutzim urbains en Israël c’est à la fois peu et c’est en même temps beaucoup. Peu parce que le phénomène est encore marginal malgré son impact auprès d’une fraction de la jeunesse. Peu parce que son poids économique est réduit même si son importance sociale est forte, un seul des trois kibboutzim évoqués ici s’est doté d’une entreprise alors qu’autrefois les kibboutzim classiques occupaient ce terrain : 400 entreprises industrielles employant 16.000 personnes et 36% des terres arables d’Israël cultivées en 1992. Et si les associations emploient du personnel, leurs finances proviennent de dons ou de subventions ou de rémunérations du secteur social. Mais c’est en même temps beaucoup. Le kibboutz urbain représente une voie innovante. Il répond à la crise du mouvement des kibboutzim des campagnes assaillis par l’introduction du salariat. Il répond à la mondialisation du salariat qui joue là comme ailleurs par la chute des cours du travail, par celle des valeurs et par la déperdition culturelle. Il répond enfin à la crise de l’idéologie de gauche qui a depuis Lassalle et Lénine réduit le capitalisme à l’exploitation et sa solution à l’instauration d’un capitalisme d’Etat, donc d’un salariat d’Etat, survenant à la suite d’une montée paroxystique de la revendication. Avec l’oubli que c’est le salariat et ses trois ingrédients, la concurrence sur le marché du travail, la transformation du travail en marchandise et la citoyenneté désolidarisée sous la coupe de l’Etat qui fonde le capitalisme et non l’inverse.

Le salariat fut une invention des marchands s’appropriant le travail au XVème siècle. La solution de gauche du salariat d’Etat était donc aussi clairvoyante que celle d’un prêcheur prônant la nationalisation des grandes propriétés féodales tout en conservant le servage privé pour le remplacer par un servage d’Etat sous Philippe le Bel ! Cette utopie, si elle fut triomphante au siècle passé, est morte on le sait à Berlin et à Paris sous Jospin. Elle perdure sous d’autres formes. Maintenir la pression revendicative comme au bon vieux temps sans se douter qu’elle est le fer de lance de la recherche éperdue de mains d’œuvre les moins chères par migrations massives ou délocalisations ou de processus plus productifs ou de nouveaux champs de production et sans jeter les fondations d’une société associative relève de l’inconscience. Ne pas avoir posé la question de la fin du marché du travail et du salariat hier et ne pas la poser aujourd’hui alors que la mondialisation du marché du travail accroît la concurrence relève d’un aveuglement. Le kibboutz classique fut longtemps rangé par la gauche dans les antiquités du futur pour le refouler sous le vocable utopique, va-t-elle considérer le kibboutz urbain, naissant avec la même suffisance, alors qu’elle est elle-même dans l’impasse ? Au salariat, le kibboutz oppose une communauté d’existence non salariale.

A la dépendance à l’égard de l’Etat, à l’idéal hégémonique qu’il projette sur la société civile, à la citoyenneté désolidarisée qu’il gère, le kibboutz urbain oppose une recomposition de l’existence par l’association et l’entraide. Au monde de l’avoir seul, le kibboutz urbain oppose le monde de l’être ensemble et permet d’envisager un mouvement vers une société associative et non-salariale. En deux décennies, les trois quarts de l’humanité a été mise en orbite sur le marché du travail. Le salariat d’Etat a transformé les réservoirs de l’Est et d’Asie en une masse de salariés livrables clés en mains en même temps que se disloquent les sociétés encore féodales ou tribales et leurs cultures islamistes ou fétichistes. Une crise du salariat identique à celles de l’esclavagisme et du servage se profile. Songeons donc qu’il a fallu quatre siècles avant que le salariat conquiert l’Europe occidentale ! La mutation est inouïe et elle est source de violence pour ceux qui n’arrivent pas à se vendre sur le marché du travail ou qui n’en voient plus l’utilité, l’ensemble des valeurs, celles du travail, celles de la culture et de la morale, celles de l’idéal hégémonique d’Etat s’étant effondrées. Il en résulte un « nihilisme de la horde pauvre » tenté, on le sait, par le refuge crispé dans les matrices culturelles surtout islamistes qui assuraient une hégémonie dans les sociétés d’origine, pour les faire verser dans le totalitaire.

Un mouvement de kibboutzim urbains peut esquisser une alternative. L’invention du kibboutz en ville se situe en Israël. Elle doit beaucoup à la culture judaïque qui implique que la mystique, la communion avec le monde d’en-haut, n’a pas de lieu hors du rapport à l’autre et du sens communautaire et que le faire prévaut sur la croyance. Cet apport est à usage universel et peut donc se satisfaire d’une version laïque incitant à la réunion des énergies. Verra-t-on en Europe d’anciens militants abandonner les discours idéologiques propres au « parti de la conservation du salaire » selon une expression d’Engels pour aller créer des kibboutzim urbains dans les cités sensibles ?

*Reportage initialement publié dans la revue Le Meilleur des Mondes n°6, sous le titre « Le Kibboutz est mort, vive le kibboutz urbain ! »

3 comments

Extrêmement intéressant,
Il y a 3 mouvances globales qui semblent pouvoir se rejoindre autour de 3 problématiques dont une concerne l’Alya Française, les autres sont globales.
– Le kibbutz urbain
– L’agriculture verticale ( et donc possiblement urbaine )
– Le manque d’organisation efficiante d’une Alya de France et des pays industrialisés
Je suis intérressé personnellement à un projet de montée ba’aretz par groupes de 3 ou 4 familles, en milieu urbain abordable, ou en Galil, Golan, Neguev (cf: or movement sur youtube).
Pour l’agriculture verticale cf: Dikson Despommier vertical farming sur youtube.
Je souhaite créer ou participer à un forum, mon mail:
zerbibuf@yahoo.fr.
Merci pour ce merveilleux article, on doit réagir, il nous ouvre des perspectives.

by Sylbain on 2 décembre 2011 at 9 h 20 min. #

Cette proposition a au moins le mérite d’exister dans le nihilisme ambiant, mais la condition est la foi en l’être humain, qui semble un peu compromise, à moins de le changer génétiquement.

by sdkj on 15 avril 2013 at 11 h 01 min. #

Bonjour,
Nous nous sommes rencontres dans votre restaurant lorsque je venais rendre visite a mes amis Nachman dans la librairie a cote.
Vous m’avez dédicace l’article qui avait paru a l’époque sur les kibboutzim urbains.
Je vis en Alsace ou nous essayons de vivre ce mode de vie. Nous vivons une époque de transition et si nous ne voulons pas laisser de plus en plus de personnes sur le bord du chemin nous nous devons de tenter d’autres mode de vie. L’ideal du kibboutz a toujours fait partie de ma vision du monde. Je ne suis pas juive pour rien.
Vous avez toute ma sympathie.

by Dorah on 15 décembre 2016 at 18 h 43 min. #

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