Claude Berger | Livres | Articles
Marx, l'Association,
l'Anti-Lénine

vers l'abolition du salariat

Du léninisme
extrait, p. 226-231

Maintien du développement capitaliste et « socialisme d'État » chez Lénine — « l'État dirige toute l'entreprise » — ou Association chez Marx et Engels « dans chaque fabrique » et dans une « grande fédération » émanant du pouvoir ouvrier des Communes et « mode communiste de production et d'appropriation des produits matériels », selon l'expression du Manifeste... la divergence recouvre en fait l'ensemble de la théorie de la formation sociale, de la révolution et de la transition socialiste.

Dans la conception de Marx, si l'association est fondamentale, doctrinale, son lieu d'invention n'est pas dans la « doctrine », il est dans la réalité. C'est d'abord la manufacture, puis la grande industrie qui développent une forme associée, collective, socialisée du travail, mais à seule fin de produire la plus-value et ce qui la réalise, c'est-à-dire la marchandise : « L'association des ouvriers, telle qu'elle existe dans la fabrique, n'est donc pas leur oeuvre, mais celle du capital » (Fondements, Éd. Anthropos, t. II, p. 83). C'est bien le capital qui « se met à créer les fondements d'un mode de production qui lui est adéquat. Il entreprend l'association des ouvriers dans la production, association qui se réalise tout d'abord en un lieu collectif, au moyen de surveillants » (id., p. 86).

L'Association capitaliste, particulièrement au moment où elle enrôle la science à son service, développe avec la concen­tration ouvrière une exploitation forcenée du travail par l'effet d'une plus-value relative, en même temps qu'elle tente d'exclure les travailleurs du procès du travail. La science, destinée ici à renouveler marchandises et besoins, a pour autre effet, tout en augmentant la productivité du travail, d'accroître le surtravail : science et capital s'opposent ensemble au travail.

C'est ensuite la grève développée sur la base contradictoire de cette association qui, en défendant un intérêt de classe né précisément de la spoliation du surtravail, esquisse une forme nouvelle, révolutionnaire mais réelle, d'association. La grève abolit le travail immédiatement, tout comme elle est la prémisse de son abolition future, c'est-à-dire d'une socialisation réelle du travail et de l'ensemble des formes sociales qui redoublent spécifiquement les rapports sociaux de production matérialisés dans l'usine. Aussi Marx emploie-t-il le même mot pour désigner une grève en tant que premier essai de l'Association et l'objectif d'une société révolution­naire fondée sur la structure d'Association. Toute grève prolongée ou généralisée esquisse ce déplacement d'une lutte de classes par l'Association à une lutte révolutionnaire pour l'Association. Elle affronte alors l'État et toutes les autres formes sociales (la famille, la culture, la religion, etc.) non seulement en tant qu'appareils au « service de la classe domi­nante » mais également en tant que « formes sociales de classes », oppressives et antagonistes à l'émancipation des travailleurs par l'Association.

L'Association tire donc son contenu de sa forme : fin de la division du travail, de la hiérarchie, de la production marchande, de l'exploitation, mise en commun du savoir, abolition de l'opposition ville-campagnes et intellectuels-manuels par une déconcentration égalitaire, pour une pro­duction égalitaire des individus.

Les plus exploités des producteurs de surtravail étant les plus motivés pour promouvoir et faire aboutir cette forme sociale révolutionnaire, on conçoit donc d'une part que l'Association transforme la classe ouvrière en classe révolu­tionnaire et qu'elle lui assigne de l'autre — en tant que telle — un rôle dirigeant. Le processus révolutionnaire ne ressort donc pas des mystifications de l'«idéologie prolétarienne », simple mise en forme d'une conscience des intérêts de classe dont le parti incarnerait la conscience révolutionnaire, mais du déplacement matériel de la conscience de classe à la conscience révolutionnaire de l'Association, précisément par la transformation de la lutte par l'Association en une lutte pour l'Association.

La gestion de la production et de l'existence sociale, production et existence fondées sur des besoins nouveaux, collectifs, et sur un travail réellement socialisé par l'ensemble des travailleurs, se réalise au moyen d'une structure d'asso­ciation. Elle remplace l'enfermement capitaliste du travailleur dans l'usine et la forme de coopération capitaliste du travail fondée sur la division du travail, sur la concurrence des travailleurs, sur l'achat de la vente de leur force de travail et sur la hiérarchie. Elle met donc fin à l'oppression nécessaire à l'exploitation capitaliste.

Une fédération des producteurs associés met fin à l'anarchie de la production capitaliste. Mais cette solution n'est pas une « recette », elle découle de l'étude des bases matérielles contradictoires et explosives de l' « Association capitaliste » et du processus révolutionnaire conséquent.

La tâche révolutionnaire par excellence est d'opérer le passage d'une lutte globale par l'association à une lutte pour l'association et de mener le combat contre toutes les formes d'oppression dans l'existence même des travailleurs. Si c'est l'association qui donne sens à la lutte révolutionnaire à partir des intérêts communs, c'est encore elle qui donne sens au renversement de la classe dominante et à la dictature du pro­létariat. Le pouvoir politique revenant aux travailleurs associés instituant l'association (et non à tous les citoyens, étant donné la poursuite de la lutte des classes face à l'ancienne classe dominante hostile) est donc encore dépendant de la lutte des classes et des nécessités de répression ou d'autodéfense, ce qui justifie le terme de dictature du prolétariat : la dictature de l'association remplace la dictature du salariat. C'est ce qui fait qu'il subsiste une certaine séparation du pouvoir politique et de la gestion sociale, séparation appelée à disparaître avec l'extension de la production et de l'existence associées. Quoi qu'il en soit, la forme du pouvoir politique est donnée par la structure d'association (par correspondance) confor­mément à la théorie marxienne des formes sociales.

Ce n'est donc pas, comme aura tendance à le croire, ce qu'il faut bien nommer « la déviation léniniste », l'inverse.

A savoir qu'il revient à la forme politique, même « associée » sous la forme des Soviets, de donner la forme du pouvoir économique et de l'étatiser de façon autoritaire et centralisée en reprenant tous les critères de développement et d'organi­sation du travail capitalistes : « Nous n'inventons pas une forme d'organisation du travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme », disait Lénine! (t. 2, p. 487).

L'État bourgeois tirant précisément sa forme de l'organisation et de l'oppression du travail et une nouvelle bureaucratie d'État étant nécessaire pour cette gestion étatisée, les condi­tions d'un nouvel État de classe sont alors réalisées.

Que l'association capitaliste (et par là le progrès capitaliste) contienne en puissance l'association révolutionnaire du fait même de la lutte de classes qui la fonde, telle est la prodi­gieuse découverte de Marx qui fait du processus de trans­formation révolutionnaire un processus réel.

Que la base matérielle du capitalisme soit contradictoire et qu'elle contienne le procès — non de sa continuité — mais de sa rupture, tel est le grand oubli du léninisme du « monopole capitaliste d'État mis au service du peuple entier » qui conçoit la transition socialiste comme la continuité des formes économiques du capitalisme simplement déviées par un « intérêt de classe » matérialisé dans « l'État prolétarien », dans une médiation extérieure au procès du travail lui-même.

« Si une grande entreprise capitaliste devient monopole, dit Lénine, c'est qu'elle dessert le peuple entier. Si elle est devenue monopole d'État, c'est que l'État (c'est-à-dire l'organisation armée de la population et, en premier lieu, des ouvriers et des paysans, si l'on est en régime démocratique révolutionnaire) dirige toute l'entreprise. Dans l'intérêt de qui ?... dans l'intérêt de la démocratie révolutionnaire ; et alors c'est ni plus ni moins un pas vers le socialisme » (La catastrophe imminente, Œuvres choisies, t. 2, p. 313).

Or, avant 1917, Lénine assignait à la lutte spontanée de classe un rôle limité, celui de défense de 1' « intérêt de classe ».

En effet, dans Que Faire ?, Lénine reprend les thèses de Kautsky. Alors que Marx déclare : « les conceptions communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde ». « Les conceptions des communistes... ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes exis­tante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux » (Le Manifeste)... Kautsky affirme : « La conscience socialiste serait le résultat nécessaire direct de la lutte de classes prolétarienne. Et cela est entièrement faux... Or, le porteur de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois ; c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain... Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors. » Et Lénine ajoute : « du moment qu'il ne sau­rait être question d'une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n'y a pas de milieu... Le mouvement spontané, c'est le trade-unionisme... l'asservissement idéologique des ouvriers par la social-démocratie » (Que faire ?, t.1, p.167-168).

S'il en est ainsi du mouvement spontané, c'est qu'on lui attribue une revendication unilatérale d'intérêt de classe.

Pour omettre la dualité de toute lutte de classes, pour omettre que la vie de la grève et la rentrée négociée divergent toujours comme deux contraires, il devient alors effectivement néces­saire qu'un au-dehors « théorique » se proclame la conscience révolutionnaire exclue par avance de toute lutte spontanée. Entre conscience de classe et conscience révolutionnaire (ici socialiste) s'installe donc un hiatus. Lénine fonde dans la théorie le fossé toujours ouvert du Parti et des Masses.

Pour considérer les masses spontanément « trade-unionistes », au lieu de considérer la dualité de leurs luttes, le léninisme aura pour objet la production « révolutionnaire » (par révolution violente) d'une réalité en fait trade-unioniste, c'est-à-dire fondée sur un « intérêt de classe... prolétarien », et non sur le dévelop-pement d'une conscience révolutionnaire objectivement fondée sur une structure sociale révolution­naire. Ses suivants auront cette ambition de moins en moins violente...

Mais, autres conséquences théoriques : les masses seront tenues » dans la conscience de leurs intérêts de classes. Leur conscience révolutionnaire réelle et éventuelle de l'Association ne pourra jamais trouver de prolongement dans les médiations qui leur apparaîtront comme contradictoires.

Les médiations (l'État, le Parti, les syndicats) auront tou­jours un objet autre que la constitution des masses en mouvement autonome : la cohérence léniniste diverge radicalement de la cohérence marxienne.

Dans la conception de Marx, la médiation n'a de sens que dans sa négation, l'organisation n'est pas antagoniste à la spontanéité. De même, la conscience révolutionnaire et la théorie ont le statut matériel de la réalité du processus révolutionnaire réel (tout comme l'idéologie bourgeoise a le statut matériel de la réalité fictive des formes sociales de son mode de production).

La conscience révolutionnaire n'est donc pas un au-dehors de la lutte des classes, elle est préci-sément son dedans. Conscience de classe (d'un intérêt de classe) et conscience révolutionnaire (conscience d'une société sans classes) s'engen­drent sans hiatus.

Par contre, comme toute théorie des médiations, la théorie léniniste redonne en fait le statut de l'idéologie bourgeoise à la théorie marxiste.

Nous nous trouvons donc au point suivant : à la différence de Marx, Lénine fut étatiste car, loin de concevoir une forme prolétarienne de démocratie, ailleurs que dans le pouvoir politique des soviets, il déléguait à l'État, et par là même au Parti, le rôle de patron et de gestionnaire de l'économie.

Les Soviets redevinrent purement et simplement le fon­dement d'un État qui reprit toutes ses fonctions antérieures.

L'historicisme revient à concevoir l'histoire comme un procès continu et le développement de l'espèce humaine comme un progrès continu, la dernière société en place se concevant elle-même comme la forme achevée du progrès humain. Cette idéologie du « progrès » continu sert de masque et de justification à un véritable colonialisme intellectuel et matériel exercé par la bourgeoisie sur l'histoire et les sociétés — technologiquement moins développées — qu'elle domine.

Or, en fait, l'histoire repose sur les contradictions engendrées par les formes de développement de la division du travail, puis sur celles des classes qui développent les premières à l'échelle de sociétés plus larges. Le développement social procède alors par ruptures et révolutions sociales.

Lénine fut donc « historiciste » car, loin d'envisager un procès de rupture des formes de l'économie capitaliste (des formes capitalistes de la concentration et de l'organisation du travail), il les considérait comme la base matérielle historique du socialisme, celui-ci étant dès lors projeté comme leur continuité.

Le socialisme était alors conçu non pas comme la rupture du développement capitaliste, mais comme son stade suprême. Le capitalisme monopoliste d'État était selon lui « l'anti­chambre du socialisme »...

La seule rupture, Lénine la concevait au plan politique (le pouvoir des Soviets). Mais cette rupture n'eut d'effets qu'au moment de la prise du pouvoir.

Aussi renforça-t-il, au nom de cette conception théorique, les normes capitalistes du travail résumées un moment dans le taylorisme et taxa-t-il d'anarchisme toute tentative visant à octroyer une initiative directe aux ouvriers.

[…]

 

 

extraits choisis :

La révolte de la jeunesse
Abolir le salariat
Du Léninisme

presse :

Libé (entretien), juin 1974
Politique Hebdo, juillet 1974
Le Nouvel Observateur, août 1974
Le Monde, novembre 1974

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