Claude Berger | Livres | Articles
Marx, l'Association,
l'Anti-Lénine

vers l'abolition du salariat

dans Le Nouvel Observateur n°507, août 1974

En ces temps que nous traversons, le livre de Claude Berger a le mérite de retenir l'attention d'abord pour son optimisme. Claude Berger dit pourquoi il croit à l'avenir du socialisme et à la vertu révolutionnaire du marxisme. Il ne tente pas de nous expliquer, à la manière, par exemple, de Castoriadis, comment le léninisme et, par là, le stalinisme étaient en gestation dans l'oeuvre de Marx. Pour lui — mais pourquoi ? —, le mot d'ordre essentiel du mouvement ouvrier, l'abolition du salariat, a été oublié, en même temps que la théorie marxienne de l'association était refoulée. Or c'était là, tout simplement, le contenu de la révolution.

Car rien ne change quand le travailleur devient le salarié de l'Etat au lieu d'être simplement celui d'un patron, ou plutôt se renforce alors le totalitarisme du salariat, qui signifie la séparation du producteur avec ses moyens de production, c'est-à-dire de l'homme avec lui-même et avec les autres. Du point de vue de l'idéal révolutionnaire, Claude Berger critique radicalement le léninisme. Seulement, voilà : le léninisme, comme on nous le serine, a pour lui son efficacité. Comme si le renversement du pouvoir établi ne pouvait s'opérer que par la constitution d'un autre, supérieur techniquement, mieux adapté aux circonstances historiques — mais qui jettera, après usage, les chimères libertaires.

Sur le plan des principes, Claude Berger a assurément raison, et son livre s'inscrit dans un courant critique illustré d'autre part par André Gorz et Ivan Illich. Mais tout le problème est de faire passer les principes dans les faits. Claude Berger repère un certain nombre de fictions. Il montre comment l'autorité dans l'usine se justifie de l'unité fictive qu'elle y introduit. Précisément, Lénine, reprenant l'organisation capitaliste du travail, a insisté sur la nécessité d'une unité
de commandement. Le socialisme a adopté un modèle d'organisation du collectif ayant l'aliénation pour principe et l'a perfectionné dans le sens de l'unification. Car l'Etat, comme le dit encore Claude Berger, n'a-t-il pas pour fonction de représenter l'unité fictive du corps social ? Claude Berger en revient à l'individu, sans se laisser intimider par les idéologies contemporaines qui, parce qu'elles reflètent certains aspects de la réalité capitaliste, en célèbrent la négation, et il écrit, par exemple : « C'est le petit Etat personnel de chaque individu qui matérialise son unité apparente. »

Toutes ces remarques sont pertinentes. Mais l'expérience historique nous confronte à cette énigme amère : la fiction est plus solide que la réalité, c'est même elle qui lui donne sa consistance. Peut-il y avoir d'autre unité que fictive et la politique n'est-elle pas liée radicalement à l'illusion ? Claude Berger dit que l'Etat est apparu aux travailleurs de Lip « sous la forme d'un guignol » : un ministre qui paraissait dépassé par les événements. Soit. Mais le fait est que l'Etat, au XXe siècle, n'a guère été incarné que par des guignols et cela ne l'a en rien rendu plus vulnérable. De même que la fiction n'est pas seulement une fumée autour du réel que la seule reconnaissance de la vérité dissiperait, il faut savoir que personne, ou rien, n'est plus apte à exercer un pouvoir absolu qu'un polichinelle, et rire un peu moins fort que l'exotique général Amin Dada.

Claude Berger voudrait reprendre le projet de libération de l'homme tel qu'il s'est dessiné au XIXe siècle et suivre, cette fois, la bonne route. Il ne doute ni de la valeur du point de départ ni de l'existence possible du point d'arrivée. Personne n'a le droit de qualifier une pareille tentative d'utopique mais il est nécessaire aussi d'être au plus haut point conscient de la difficulté de la tâche. Et il est significatif que ce livre paraisse dans la collection de Gérard Mendel, qui espère ébaucher une solution plus satisfaisante du problème social en exorcisant les vieux démons collectifs de l'autorité et de la culpabilité.

Alain Janet

 

 

extraits choisis :

La révolte de la jeunesse
Abolir le salariat
Du Léninisme

presse :

Libé (entretien), juin 1974
Politique Hebdo, juillet 1974
Le Nouvel Observateur, août 1974
Le Monde, novembre 1974

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