Claude Berger | Livres | Articles
Marx, l'Association,
l'Anti-Lénine

vers l'abolition du salariat

Association spontanée
ou parti organisé des travailleurs ?
dans Politique Hebdo n°135, juillet 1974

Opposant Marx à Lénine, Claude Berger fait appel à l'association des travailleurs dans la lutte contre le Parti travailleur.

Profondément populaire dans les débuts du capitalisme, la disparition du salariat fait aujourd'hui figure de mythe. Pour la grande masse des travailleurs, le socialisme ne veut-il pas dire généralisation du salariat, avec l'Etat pour unique patron ? Sans doute ce patronat d'Etat est-il aujourd'hui plus que jamais mis en cause. A des titres divers, la réalité même de l'Empire soviétique, la révolution culturelle chinoise, les nouvelles luttes en Occident ont accumulé les pièces de son procès. Mais encore faut-il opposer au socialisme dégénéré une stratégie politique concrète et cohérente appuyée sur la perspective de rapports sociaux radicalement différents.

Le livre que vient de publier Claude Berger (1), reprenant et développant plusieurs articles déjà parus dans la revue Politique aujourd'hui, a pour bût essentiel de montrer comment une telle tâche peut prendre appui sur la démarche de Marx et d'Engels. Mais à condition de retrouver dans leur théorie une critique générale de l'ordre totalitaire du salariat, d'en finir avec un marxisme très largement réduit à la critique de l'exploitation. Le projet marxiste qu'il faut développer, c'est une analyse d'ensemble, en vue de leur abolition, de la production des biens-marchandises, des formes de la vie sociale et des individus.

l'oppression de l'usine

Ainsi l'usine, cellule de base du capitalisme qui détermine le contenu de toutes les autres institutions, n'a jamais été une simple machine è exploiter et à produire de la plus-value. En même temps que des marchandises, elle donne naissance à des individus opprimés, des modalités de travail spécifiquement divisé, une appropriation particulière du savoir, des classes antagonistes, etc... Son unité st son existence, apparemment légitimées par des exigences techniques, universelles, n'ont en réalité de sens qu'au regard de la reproduction permanente du capital et du salariat.

Aussi bien, lorsque Lénine prône pour la Russie soviétique « l'étude et l'enseignement du système Taylor, son expérimentation et son adaptation systématique » (2) Il se pose de fait en défenseur du salariat. De même lorsqu'il récuse la rupture avec l'ordre capitaliste du travail: « Nous n'inventons pas une forme d'organisation du travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme » (3). Les PC occidentaux, réduisant le passage au socialisme à l'appropriation étatique des usines, sont à cet égard dans le droit fil de l'inspiration léniniste. Quant aux autogestionnaires qui proposent le contrôle ouvrier en évitant soigneusement de réclamer la recomposition égalitaire du procès de travail, la refonte du système de savoir et de pouvoir qui régente l'usine, ils ne font eux aussi que se placer dans le cadre d'un système salarial maintenu.

le rôle de l'état

En dehors de l'usine, toutes les autres formes sociales : famille, église, armée sont perpétuellement construites et reconstruites par l'ordre du capital-salariat pour produire l'oppression nécessaire à la bonne fin de l'exploitation. Elles ne sont donc pas soumises « de l'extérieur » au capitalisme ou aux monopoles, mais bien modelées dans leur contenu même.

Cette production des formes socle-les tire sa cohérence du fait qu'elle obéit à un type général d'oppression sociale dont il revient à l'Etat d'assurer en permanence la défense. Telle est l'essence même de la super-institution étatique qu'il importe de saisir avant de se demander qui transforme le prototype d'oppression en matériel de série : l'Etat lui-même à travers l'école « laïque », l'armée « nationale », etc... ou bien les institutions dites privées : famille, église, milices patronales... Mettre l'Etat au service de classes laborieuses, l'utiliser comme moyen d'émancipation. comme le prétendent les réformistes et les révisionnistes, revient alors très clairement à perpétuer une oppression bourgeoise plus ou moins déguisée sous des habits prolétariens.

le besoin, catégorie sociale

Pour se part, l'individu ne subit pas seulement l'oppression, rappelle Berger, il l'intériorise. Sa sexualité, par exemple, ne saurait être conçue â la suite de Reich comme une pulsion « naturelle » brimée à cause d'un environnement capitaliste hostile. La « révolution sexuelle » ne consiste donc pas seulement à transformer l'environnement pour libérer le besoin. Reich oubliera, ce qui explique sa rupture ultérieure avec le communisme, que « le besoin n'est pas séparable de sa forme sociale d'existence et de satisfaction ».

la grève émancipatrice

A partir de là, reprenant l'analyse de la grève ouvrière, examinant la pratique de Marx au sein de l'Association internationale des travailleurs, rappelant le sens de la Commune, Berger cherche à rétablir la vision marxienne de la révolution par l'Association.

La grève ouvrière, rappelle-t-il, tend toujours à dépasser l'ordre de la revendication, laquelle entretient finalement le développement du capital et du salariat. Elle met en branle un processus d'association révolutionnaire des travailleurs antagonique à la loi patronale, puis à celle de l'Etat. Processus qui préfigure la société communiste avec la rupture du lien de dépendance salarial, l'abolition de la concurrence entre les travailleurs, la disparition des divisions du travail et de l'existence, des catégories marchandes.

La politique révolutionnaire consistera donc à maintenir et à approfondir les ruptures esquissées dans la grève, sur la base d'unions de luttes ouvrière qui, s'étendant et s'associant entre elles, déboucheront sur l'affrontement final entre l'Etat et le pouvoir des communes fédérées.

Mais la théorie de l'association présentée par Berger ne suppose-t-elle pas résolus, pour une très large part, les problèmes de la stratégie révolutionnaire ? Maintenir et développer les ruptures esquissées dans et par la grève, refuser l'établissement du mouvement ouvrier organisé sur les terrains bourgeois, affirmer d'ores et déjà le futur communisme à la base. Fort bien. On voit comment tout cela peut se concrétiser dans une période révolutionnaire ou au minimum pré-révolutionnaire lorsque se multiplient et s'étendent les ruptures avec l'ordre du Capital.

Mais dans une situation où l'hégémonie bourgeoise demeure effective, où la capacité d'initiative et d'autonomie prolétarienne est encore faible? L'ordre de la revendication ne peut alors être que très faiblement dépassé. Les mini communes susceptibles de surgir dans de telles conditions, sur la base d'une usine, d'un quartier ou d'une localité, sont vouées à l'effacement rapide quand ce n'est pas à l'écrasement.

Et si les partis ouvriers se muent aussi souvent en forces de conservation du salariat, la « trahison » si souvent Invoquée des dirigeants explique finalement peu de choses. Quant aux militants révolutionnaires, ils sont naturellement isolés au sein même de leur milieu de travail. La nécessité d'échapper à l'isolement, d'unir les forces normalement dispersées pour avancer, de rechercher l'impact renforcé des initiatives coordonnées, impose le parti. Les risques de manipulation des masses par le parti apparaissent du même coup, risques qu'il est pourtant impossible de ne pas assumer. Apparaissent aussi tous les problèmes de tactique et de stratégie que l'extrême-gauche organisée a peut-être plus ou bien résolus depuis 1968, mais que la théorie de l'association ne saurait permettre de transcender.

Pierre Jérôme

(1) « Marx, l'association, l'anti-Lénine », Payot.
(2) Les tâches immédiates du pouvoir des soviets.
(3) Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ?

 

 

extraits choisis :

La révolte de la jeunesse
Abolir le salariat
Du Léninisme

presse :

Libé (entretien), juin 1974
Politique Hebdo, juillet 1974
Le Nouvel Observateur, août 1974
Le Monde, novembre 1974

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