Claude Berger | Livres | Articles
Les siècles aveugles de la gauche perdue
Rome, La Mecque ou Jérusalem ?

Au commencement, la gauche était antisémite
extrait, p. 11-17

Au commencement, au XIXe siècle, la gauche était antisémite, radicalement, de façon structurelle, dans son essence théorique.

Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier... supprimer le judaïsme, rendre les juifs impossibles pour Marx, les exterminer pour Proudhon, les dissoudre pour Bakounine, leur interdire le droit de cité pour Fourier... Il serait naïf de croire que cet antisémitisme fondamental soit resté sans effets sur l'ensemble de la théorie. Qu'il n'ait pas affecté jusqu'à les invalider les principes mêmes qui ont mené la gauche aux impasses actuelles.

La gauche naissante au XIXe siècle était antisémite, elle est aujourd'hui sans projets et les deux faits sont liés, même si en apparence le temps ou la distance thématique les éloignent. Faillite de la gauche dans son projet de changement de société? Si elle reste une force d'opposition conséquente qui recrute une clientèle électorale par la critique de l'exploitation, une critique qui a fait et qui fera toujours recette, les faillites successives du capitalisme d'Etat totalitaire à Moscou et à Berlin et du capitalisme d'Etat démocratique à Paris sous Jospin l'ont rendue impotente.

A l'aise dans la critique de l'exploitation, la gauche l'est moins dans l'invention d'une nouvelle société qui s'en dégagerait. Pour une théorie qui se voulait scientifique et rationnelle et qui avait cru voir dans l'exploitation capitaliste le fondement de l'inégalité et le remède dans la substitution du capitalisme public au capitalisme privé, force est d'admettre qu'il y avait une erreur quelque part. Une erreur dans l'analyse et une autre dans la prospective. Et une autre encore dans les moyens mis en œuvre pour faire aboutir le projet, en l'occurrence la manie revendicative. L'erreur dans l'analyse est à la fois énorme et simple: le capitalisme ne repose pas essentiellement comme le croit la gauche sur l'exploitation, plus exactement elle ne lui est pas spécifique. L'esclavagisme et le servage étaient tout autant exploiteurs. Ce qui spécifie le capitalisme, c'est qu'il repose sur le salariat, et le salariat se définit par la concurrence des salariés entre eux sur un marché du travail et par la transformation du travail en marchandises dont le prix fait l'objet d'un rapport entre l'offre et la demande.

Cette concurrence sur le marché du travail pour être maintenue exige sa pérennisation dans la vie civile par une atomisation des individus et ce sera une des fonctions de l'Etat du salariat que d'organiser cette citoyenneté désolidarisée en brisant toute expression d'une quelconque solidarité économique, communautaire, culturelle, linguistique pouvant menacer l'idéal hégémonique d'Etat dont il dispense le culte, tout en veillant lui-même de très près au déroulement des règles de ce marché.

« La condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose sur la concurrence des travailleurs entre eux »... « Sans lui, point de capital, point de bourgeoisie, point de société bourgeoise» avait avancé Marx, pour sa part d'analyste lucide. Une part jetée aux oubliettes par la gauche et l'extrême gauche depuis Lassale et Lénine, les maîtres à penser du courant démocrate et du courant totalitaire. Une part censurée au profit de sa part totalisante et dogmatique, celle de la lutte des classes engendrant nécessairement la dictature du prolétariat, celle du « renversement », sédimentée dans le même train idéologique convoyant son antisémitisme inquisitorial. Sur la critique du salariat, Marx suivait d'ailleurs le regard des physiocrates, celui de Turgot en particulier, qui avait fort bien analysé les faits. La conséquence est limpide, pour saisir l'essence de la société capitaliste en passe d'être universelle, il faut partir de cette définition, et non pas de celle de l'exploitation, pour ériger le montage de la société, pour en comprendre les ressorts et pour opérer les transformations souhaitables sans démagogie et sans mystification idéologique. C'est en effet le marché du travail qui conditionne l'exploitation et qui prédomine sur le marché des produits. En toute logique, si l'on veut supprimer l'inégalité dans la production et dans la charge de travail comme dans la distribution des richesses engendrées, si l'on veut supprimer l'exploitation, ou si l'on veut par erreur de cible s'en prendre à la domination apparente du marché des produits par un discours sans portée « contre le profit» ou par un babil anticonsumériste ou altermondaliste, ce n'est pas à ces paravents qu'il faut s'en prendre, c'est le marché du travail concurrentiel qu'il convient de supprimer! Non pas d'un trait de plume mais par la substitution progressive de structures d'association non seulement dans le travail mais également dans l'existence. De façon progressive, tout comme l'invention du salariat et du marché du travail au XVe siècle a fini par supplanter les formes coexistantes du servage, de la tenure ou de l'esclavage qui n'est d'ailleurs pas éteint à ce jour. Des structures qui prennent en mains la production mais reprennent en mains aussi la part de tissu social et de communauté civile extorquée par l'Etat du salariat.

A ce jour, les seules structures existantes d'association non-salariale à la fois dans la production, l'existence et le développement et dans lesquelles le dévouement à une communauté associée par contrat comme motivation du travail s'est substitué à l'appât par le salaire individuel, ont été inventées et perdurent en Israël sous la forme des kibboutzim. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre des paradoxes que cette nouvelle forme sociale fût inventée là et non pas- ailleurs face à une gauche adepte du capitalisme et du salariat d'Etat et volontiers antisioniste, dotée d'un pedigree de naissance à la fois honteux et antisémite! Cette nouvelle motivation du travail suppose une éthique et qu'on le veuille ou non, une forme de foi et de spiritualité qui dépassent le simple intérêt individuel. Que l'importance de l'invention n'ait pas été relevée est une autre histoire qui tient à la censure qu'a fait régner l'idéologie dominante et dominatrice de gauche, l'idéologie du capitalisme d'Etat tant totalitaire que démocratique, et à la diabolisation d'Israël.

Ignorante du marché du travail et du salariat comme fondements du système, la cohorte de gauche, lénino-trostkiste ou lénino­stalinienne, maoïste, cubaine ou nord-coréenne ou tout simplement social-démocrate respectueuse du parlementarisme, en étatisant le capital, ne faisait qu'étatiser le salariat, ce qui conservait nécessairement le capitalisme mais en le menant à la faillite tout en inaugurant un salariat d'Etat pire que le salariat privé, assorti de travail forcé dans les régimes totalitaires, pour le profit d'une nouvelle classe exploitante. Reportée à l'époque de la féodalité, l'importance de la bourde, qui dure quand même depuis un siècle et demi, reviendrait à proposer pour l'émancipation des travailleurs serfs la nationalisation de toutes les grandes propriétés féodales tout en conservant le servage! Vive le féodalisme d'Etat!

Cette poutre dans l'œil de la gauche, cette fixation sur l'exploitation par un patronat que l'on veut « réactionnaire» et « démoniaque» ou sur la recherche d'emplois pour l'emploi, si elle donne à la gauche de beaux trémolos de bonne conscience d'être dans le camp de la justice et dans «le sens de l'histoire» a une incidence particulièrement néfaste - une cécité quasi-totale -lorsqu'il s'agit d'analyser la situation de la mondialité actuelle.

En effet, qu'est-ce qui menace les sociétés dans leur cohésion aujourd'hui? Ce n'est pas la mondialisation du marché des produits, chacun s'en satisfait, c'est la mondialisation du marché du travail, c'est l'extension infinie du marché du travail, c'est le nombre croissant des postulants au salariat, vendeurs de leur propre marchandise-travail sur ce marché, des postulants du monde entier, hier encore soumis au féodalisme, au tribalisme ou au salariat d'Etat communiste (qui n'était qu'un des modes de préparation au salariat privé tout comme Mac Donald en est un autre) et qui n'aspirent qu'à une chose: se présenter sur le marché du travail et être enfin salarié et exploité! Ce travail salarié et bien entendu exploité restant le gage d'un accès à un niveau de vie et à son élévation. Cette mondialisation a pour premier effet de faire tomber les cours de la marchandise-travail et pour second effet de faire tomber les valeurs et les identités culturelles des peuples, forgées au cours des épreuves de l'histoire, puis modulées par l'équilibration démocratique elle-même lentement acquise.

Et cela, d'autant que les nouvelles populations jetées sur le marché du travail ne renient pas spontanément les matrices culturelles dans lesquelles elles sont nées, religieuses et totalitaires pour un Islam resté lié au totalitarisme de la conquête et de l'intolérance et au féodalisme conjoint ou fétichistes liées aux anciennes sociétés tribales et hâtivement vernies de monothéisme.

Ce qui engendre un négationnisme de l'histoire et des humanités des peuples d'accueil et la menace d'un nouveau totalitarisme terroriste fondé sur la charia dans un contexte de mixité urbaine des populations qui ne rend pas facile son éradication.

Car à bien y regarder, l'inquisition catholique est née en réaction non seulement à l'introduction du capitalisme nécessairement libéral, au prêt à usure qu'il réclame mais aussi et avant tout à l'invention du salariat et du marché du travail qui le conditionne, qui le précède et sans lesquels il ne peut exister. Cette invention à la fin du XVe siècle ou aujourd'hui son expansion mondiale signifient liberté et mixité des salariés sur le marché et rupture l'ordre hégémonique religieux pour les deux seules religions qui soient à la fois totalisantes et qui furent par moments totalitaires, le catholicisme inquisitorial et l'Islam de la conquête. Ce versement d'une interprétation totalisante de l'univers à l'instauration d'un ordre totalitaire dans la société civile trouve son origine dans un manichéisme qui voue tout autre qu'elles-mêmes à l'enfer et qui ne peut se. concevoir sans la conversion du monde entier à leurs dogmes. A l'évidence, le catholicisme qui a connu la Réforme et le concordat après sa phase inquisitionnelle en a pris acte. L'Islam, non! Il sait qu'il y risque la perte de sa mythologie.

Par mythologie, il faut entendre la part de fantasme et de fable qui entoure les naissances des religions et qui enrobe de façon plus ou moins heureuse une conception spiritualiste de l'univers et avec elle, l'affirmation d'un lien révélateur du divin à l'humain. La part de légende lorsqu'elle prédomine par faiblesse sur la philosophie et à son détriment impose alors à la fois la croyance en elle-même mais aussi un ensemble de modèles de comportements familiaux, sexuels et relationnels qui entendent donner le sens de l'existence et qui sont liés à ceux, Mahomet ou Jésus, qui s'affirment ou qui sont présentés comme porteurs de la révélation.

Qu'il soit clair que la critique de la gangue mythologique n'élimine pas la question d'une conception et d'une vision spiritualistes de l'univers ni son débat avec une conception matérialiste. La mythologie n'est qu'une des formes prises au cours de l'histoire par l'investissement de la conception spiritualiste de l'univers et de la vision du rapport de l'être humain et du divin, s'il existe. Et puis, l'histoire l'a prouvé, les conceptions matérialistes de l'univers naissent aussi sous des formes idéologiques, des mythologies qui ne disent pas leur nom, passant aisément du totalisant au totalitaire au nom d'un athéisme militant et d'un manichéisme laïc.

L'autre nuage d'aveuglement déployé par l'idéologie du capitalisme d'Etat et du salariat d'Etat porte sur les véritables alternatives à la mondialisation du marché du travail. Si le capitalisme repose essentiellement sur la concurrence sur le marché du travail, la seule alternative à cette expansion galopante assortie de migrations massives, de déperdition culturelle et de menace terroriste réside sur la fin du salariat et du marché du travail, et cette fin ne peut se concevoir que par l'invention puis le développement de structures associatives, non-salariales, à la fois volontaires et libérales, qui pourraient rependre le contrat d'association qui fonde les kibboutzim sans en reproduire les formes essentiellement rurales. Cela dans les pays recruteurs de mains d'œuvre comme dans les pays qui en sont exportateurs. Bref tout le contraire d'une « lutte contre l'exploitation» et « pour les avantages acquis », d'une lutte pour la retraite fossilisante, tout le contraire d'un salariat d'Etat, tout le contraire de structures étatiques assistées et subventionnées alors que l'effondrement de la valeur travail et l'effondrement des valeurs humaines signifient ouvertement l'ère nouvelle de la crise du salariat, identique à celle que connut l'esclavage dans le monde antique ou du servage à la fin du moyen­ âge... Mais Sœur Anne, ne vois-tu rien venir? Non, ma sœur, pas le moindre petit kibboutz à l'horizon !

 

 

extraits choisis :

Au commencement,
la gauche était antisémite

Du salaire

De la chute de la valeur travail
à la chute des «valeurs» humaines

Pleurs et licenciements

 

dans la presse :

L'Arche, juin 2005


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