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Claude Berger |
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Place des Juifs Exode, exil, asile
Sans lien sans lieu sans heure L'inquiétude de Schlomo était fondée. Le médecin ne revint plus le voir pendant longtemps. Plus de trois semaines se vidèrent, l'une après l'autre, sans qu'il apparût. Schlomo recommença à s'alimenter par petites quantités et puis, surtout, il usa une bonne partie de son temps à défendre son «territoire». La coutume du jour étant que les portes des cellules soient ouvertes, il veilla à ce que la sienne fût fermée. Les infirmiers vinrent systématiquement la réouvrir se plaignant du dérangement que le malade leur imposait. Les délinquants forcèrent aussi la porte. Cette fermeture les fascinait. La peur de leur propre solitude les poussait à empêcher le libre cours de celle des autres. Dès six heures du soir, chaque jour après la fermeture à clef des portes blindées, les crises des malades du syndrome de la torture reprenaient. Bientôt celles du premier d'entre eux diminuèrent d'intensité. Plusieurs matins de suite, à l'heure de son réveil, on lui dispensa des séries d'électrochocs. On entendait ses manifestations de refus puis des bribes de conversation avec le psychiatre. — Tu dois guérir, c'est pour ton bien. Tu n'étais pas malade avant de partir à l'armée. A nouveau, tu seras en bonne santé ! L'autre finissait par acquiescer. — Oui, c'est pour mon bien. Je n'étais pas malade avant de rentrer à l'armée. Les infirmiers installaient alors le chariot. Puis un long cri atterrait les pensionnaires. Les psychiatres avaient-ils décidé de lancer une offensive aux électrochocs contre les malades en dehors de toute crise ? Vers qui se dirigerait le chariot après les séances chez le petit Louis ? Un nouveau voisin de Schlomo, un jeune boulanger qui s'était ouvert les veines, vint se confier à Schlomo dans sa cellule. — J'y ai droit aussi. Ils ont décidé ça pour les plus de trois mois ! Schlomo, le regarda, perplexe. — Après trois mois, ils te doivent une pension s'il t'arrive malheur. Ils deviennent responsables ! Ils ont dû décider la terreur pour reprendre en mains les plus de trois mois ! Je suis un con ! reprit-il. J'aurais dû me les ouvrir avant ! C'est foutu ! J'ai toujours été un con ! Il regagna sa cellule. On venait de l'y appeler pour sa séance. — Ça y est ! C'est pour moi ! fit-il, l'œil embrumé. Un matin, l'officier qui s'était fait l'inventeur persécuté d'une nouvelle religion, fut emmené de force vers une autre destination. Il fallut plus de quatre infirmiers pour le maîtriser. L'opération dura plus de deux heures. L'homme s'échappa même un moment dans le couloir et voulut déclamer une nouvelle fois avant d'être repris puis attaché. Le boulanger, encore secoué par «le jus» comme il l'appelait, commenta : — Ils le dirigent vers une maison pour officiers. Lui, ça fait vingt ans qu'il y est en uniforme ! Ne peuvent pas le laisser crever ici ! Un autre ex-torturant, malade de la torture, vint le remplacer. Son délire témoignait d'une certaine originalité. Il y tenait alternativement deux rôles. Celui du torturant et celui du torturé. Des heures durant, d'une voix incisive, il répétait les injures, les menaces puis quelques minutes après, d'une voix déchirante ou geignante, il les faisait suivre de cris allongés, de réponses implorantes, de dénégations dites avec l'accent du Maghreb. Une façon de ne plus être impliqué. De ne plus exister. D'être à jamais en dehors du spectacle. — Sale bougnoule, je vais te les faire bouffer tes machins ! Et la bouteille, tu la veux ! Race d'enfer ! Pourriture ! — J'ti li jure, j'ai rien fait ! Ah ! Ah ! Des heures durant. Puis les cris des délinquants. Puis le chariot. Bientôt, un matin, une agitation particulière régna dans la cellule du petit Louis. Le psychiatre, de façon tout à fait exceptionnelle, y avait fait entrer sa famille. — Tu es guéri ! lui annonça-t-il. Tu vas passer deux semaines avec tes parents puis tu retourneras à ton régiment. Tu retrouveras tes camarades qui sont rentrés en France désormais. Le petit Louis acquiesça encore. Sa mère lui demanda : — Louis, tu me reconnais, Louis ? — Oui, M'man, je te reconnais. — Tu seras sage, maintenant, Louis ? — Oui, je serai sage, M'man. — Ce n'était pas ta faute, Louis. C'est la guerre. Ce n'était pas ta faute. Tu as toujours été gentil, Louis. Tu n'as jamais fait de mal à personne. Monsieur l'abbé me l'a encore dit hier : tu étais le plus doux, le plus gentil ! Tu n'aurais pas fait de mal à une mouche ! Il t'attend aussi, mon petit Louis ! Le père était resté derrière le médecin, sur le seuil de la cellule. Le psychiatre le pria de différer ses retrouvailles et de regagner la sortie du service, de l'autre côté de la porte blindée d'entrée. — Je vous les ramène tout de suite ! lui fit-il en désignant la mère et le fils tout en priant le petit Louis de se hâter. Il venait d'entendre crier «Dieu !», trois fois. Le troisième malade de la torture commençait sa crise à une heure inhabituelle de la matinée. Il enchaîna immédiatement par une série de «Dieu est bon, infiniment bon, oui je le crois !» sur un rythme assez accéléré. Les injures se faisaient déjà entendre et les portes ouvertes des cellules laissaient craindre à cette heure des réactions plutôt vives des délinquants. Le psychiatre appela les infirmiers afin qu'ils dispersent l'attroupement hostile devant la cellule du malade, qu'ils ferment sa porte à clé et disposent vite fait le chariot. — Mais dépêche-toi donc ! redit-il au petit Louis ! — Allons ! Habille-toi, Louis ! reprit sa mère. Vu la tournure des événements, il valait mieux abréger. — Dieu est bon ! Il nous pardonnera, j'en suis sûr ! Oui, il est infiniment bon ! Les crises se firent plus fréquentes. Elles ne connurent plus le répit du jour. Et chaque fois, les infirmiers devaient protéger le malade du lynchage par les rôdeurs du service. Un autre matin, le jeune soldat boulanger vint faire ses adieux à Schlomo. Il lui annonça que le capitaine psychiatre avait eu raison de lui. — Il m'a eu ! dit-il. Les électrochocs, je n'encaisse plus. Il allait regagner son régiment. — Je suis en pleine santé, tu vois ! fit-il avec un rire amer.
Les jours qui suivirent, il y eut de
nombreux départs. Des malades étaient proclamés guéris et
retournaient à leur régiment. Des délinquants étaient réformés,
d'autres étaient affectés à des régiments disciplinaires afin
qu'ils soient dressés.
« l'hurlulle alcôve Le capitaine-psychiatre le fuyait, il en était certain maintenant. Il évitait sa cellule lors de sa visite matinale. Un matin, Schlomo le guetta et l'accosta dans le couloir. — Vous me gardez combien de temps ? — Tu es à l'armée. Le service, c'est vingt-huit mois ! répondit-il. Mais Schlomo poursuivit : — Mais vous me gardez combien de temps ? L'officier le laissa là et se dirigea vers les cellules du fond pour sa consultation. Schlomo l'accosta encore à son retour. — Vous me gardez combien de temps ? refit-il sans obtenir de réponse. Les crises de «Dieu est bon» le rassuraient. Ils étaient au moins deux à être «oubliés». Son sort n'était pas unique. Mais un jour, un grand rire jaillit de la cellule de «Dieu est bon». Un rire nerveux, sans joie, sans chair. Un rire interminable, effrayant. L'oubli était venu et avec lui des quintes de rire. Le malade ne se souvenait plus de rien. «Il était redevenu normal, il pouvait partir !» avait dit le psychiatre en quittant sa cellule. Il pouvait reprendre ses activités civiles. Son rire et sa manie soudaine de plier son linge n'étaient pas inquiétants. « Il s'occupait d'anima-tion rurale en Bretagne, qu'il y retourne! » avait proclamé le médecin à voix suffisamment forte aux infirmiers étonnés de le voir quitter les lieux aussi brusquement. L'angoisse de Schlomo s'accrut. On avait dû décider de le laisser crever, lui seul. On déclare-rait après coup : il s'est laissé mourir ! S'il y avait encore quelqu'un pour se souvenir de lui et le réclamer ! L'asile militaire triait et traitait, à l'arrière, dans le secret, les déchets humains de la machinerie de torture mais ne le reconnaissait dans aucune des folies qui lui revenaient. Il le laissait tout bonnement dépérir. Schlomo entamait une cinquième semaine d'enfermement. La commission de réforme ne se réunirait plus avant quinze jours. Trois jours plus tard, le psychiatre fit irruption dans sa cellule. — On ne peut plus te garder ici, il y a trop d'arrivées, des violents. En attendant, tu iras à l'étage en dessous, dans les services réguliers de l'hôpital, en neurochirurgie. Schlomo protesta mais le psychiatre insista. — On ne peut pas faire autrement, c'est en attendant ! — En attendant quoi ? reprit Schlomo. — Si ça ne va pas, tu viens me voir ! jeta le psychiatre avant de le quitter. A l'étage en dessous, il y avait un lit vide dans une chambre de six. Deux grands blessés habillés de pansement et perfusés geignaient. Ils devaient aller au bloc sous peu, l'informèrent les trois autres occupants valides qui le dévisagèrent sans cesser leur jeu de cartes. — Tu viens de là-haut, t'es zinzin ? lui firent-ils. Ici, t'es chez les sains d'esprit ! Nous fais pas ton numéro ! Ils avaient tous trois sauté sur une mine et souffraient de séquelles nerveuses. Mais ils avaient bon moral. Ils ne rêvaient que d'y retourner là-bas, au front. — On s'amusait bien ! Ils ratissaient et passaient les prisonniers «à la friture» comme ils disaient. C'était leur grand plaisir. — On n'est pas des pédés, nous, ni des poules mouillées ! On sait y faire avec les krouilles pour leur sortir le fiel ! lancèrent-ils à Schlomo en le raillant. Entre deux publicités pour des lessives, des investissements immobiliers ou des soupes aux vermicelles, des coups de gongs, des voix féminines suaves, dispensés par une radio périphérique qu'ils écoutaient en permanence, ils racontaient leurs exploits dans l'exécution de la question et riaient. — Et on remplit la baignoire ! Et encore un petit coup de gégène Schlomo prit son matelas, ses draps et sa couverture et fila s'installer dans le couloir du service. Il resta là une bonne heure allongé sur son matelas, la tête enfouie sous les draps. Il gênait les sorties de bloc. En fin de matinée, les infirmiers du service allèrent chercher le psychiatre. — Je veux retourner en cellule ! Je veux être seul ! revendiqua Schlomo. Le médecin maintenait qu'il n'y avait plus de place. Il ne voyait donc qu'une solution, prétendait-il : octroyer une permission à Schlomo. — Va prendre l'air, ça te fera du bien ! Tu reverras ta Norvégienne. On fera le point dans trois jours. Au sortir du Val-de-Grâce, Schlomo croisa sa propre image dans le miroir de façade d'une boutique. Il devait avoir perdu une dizaine de kilos. Il marcha un peu au Quartier Latin. C'était l'heure du café. Les terrasses vitrées des cafés y étaient pleines. Un soleil timide caressait les arbres dénudés du Luxembourg. Les journaux affichés aux kiosques consacraient toujours le même encart aux événements d'Algérie. Il éprouva le besoin immédiat de parler, de dire qu'il venait d'un lieu, à deux pas d'ici, où la ville enrayée, porteuse d'une maladie cachée, jetait ses déchets et toute trace de son mal afin que rien n'y paraisse. Il se souvint qu'il connaissait là, rue Monsieur-le-Prince, un sculpteur anglais installé en France depuis longtemps. Il entra dans son atelier. L'Anglais eut un mouvement d'étonnement devant son aspect. — God ! Il t'est arrivé quoi ? Mais Schlomo bégaya. La tête lui tourna, il ne put articuler une parole. L'habitude de ne plus quasiment se nourrir ou de parler avait achevé de dresser une cage de verre au travers de laquelle les visages et les êtres variaient d'une image nette au pointillé et les voix de l'audible à l'inaudible. — Ah ? Il y a un hôpital militaire, non loin d'ici ? Une fois la surprise passée, le sculpteur évoqua ses choix esthétiques du moment, jura contre ses rivaux abstraits, réels ou imaginaires, et finit par lui offrir une pièce d'art nègre dont il ne voulait plus, en guise d'écoute. |
extraits choisis : |
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une réalisation Metaconsult |
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