La nuit, les pistolets ont de grosses pattes et quittent les pantalons des Allemands sans crier gare. Ils giclent de tous cotés. Sans corps, ni têtes bien sûr !
Hava n’a rien dit de nos péripéties. Elle a juste dit : Schlomo est très content, ça lui a fait du bien de voir Paris !
Pourtant la nuit, je ne dors plus tranquille. Je quitte ma chambre froide, contiguë de la fascinante Barbe-Bleue, je traverse l’étage de la masure, j’enjambe le corps des dormeuses allongées par terre, je descends dans la cuisine où Léo lit la nuit à la lueur d’une veilleuse. Je lui dis qu’ils viennent m’assaillir chaque nuit dans mon lit et lui me conte une histoire.
Il y a bien longtemps, me dit-il, que ces armes sont sans maîtres et que les maîtres ne se possèdent plus.
Lorsqu’ils envahirent la ville, traversant au pas de course les parvis des hautes cathédrales, postant leurs chars munis de gros calibres au pied des colonnes doriques des musées, installant leur état-major à l’Université, ils se divisèrent sans jamais s’unir. Les uns prièrent en inventant l’enfer, le péché de chair, la vierge Marie et le fils pur. Les autres raisonnèrent. Les troisièmes se contentèrent de faire la guerre. Ils évoluèrent chacun pour leur propre compte. Et maintenant les soldats font la queue au bordel et ils rêvent d’amour !
C’est l’Europe !
Toi, tu craindras Dieu et tu raisonneras ! Tu l’aimeras et tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Tu n’auras point de haine.
Dieu est Un et tu seras Un comme lui. Ce sera ton seul péché ! Vouloir être Un comme Lui !
Et puis tu rêveras de Jérusalem !
J’avoue que je n’ai pas très bien compris la nécessité d’y rêver. J’ai protesté. Et mon fusil ? Car j’aurai un fusil quand je serai grand pour nous défendre !
— Dans le prolongement de ton nez ! Près de ta tête. Au-dessus du cœur ! m’a-t-il répondu. Mais jamais près du pantalon comme ces pis-tolets, sans corps ni têtes, qui partent tout seuls dans les villes de tes nuits, entre les citadelles aux colonnes doriques, les églises gothiques et les universités tantôt gothiques tantôt doriques, qui partent tout seuls, qui giclent n’importe comment et qui t’assaillent l’obscurité durant !
Rassure-toi, la guerre finie, l’Europe sera troublée !
Nous verrons plus clair, Schlomo ! Essaie de dormir, en attendant !
De dormir, sans vomir, sans haïr, en raisonnant.
En aimant ?
Extrait de Les Hérétiques (Place des Juifs), p. 301-302

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