Perceval et le commissaire Félix

Extrait du roman de Claude Berger Les Hérétiques, p.198-212

Avant d’avertir Léo Nahman et ses amis, Monsieur Félix s’était rendu au commissariat central du quatrième arrondissement où les commissaires de quartier devaient répondre de toute urgence à une convocation des instances supérieures.

La réunion à laquelle ils étaient conviés, devait leur livrer les dernières instructions relatives à l’opération des seize et dix-sept Juillet prévue contre les Juifs. Le treize du même mois, le directeur de la police municipale, un nommé Hennequin, leur avait déjà adressé un certain nombre de consignes ainsi qu’une liste détaillée de personnes à arrêter. Il leur avait aussi annoncé la nouvelle : la SNCF et la RATP avaient promis leur coopération. La première fournirait les trains pour les convois et la seconde, les autobus. De la sorte, les commissaires pourraient écouler promptement les fruits du ramassage et maintenir l’effet de surprise du grand piège dont les détails avaient été réglés avec méthode, minutie, souci de bien faire, au cours de deux réunions de la commission spéciale franco-allemande.

D’éminents responsables français s’en étaient occupés avec leurs collègues allemands, Dannecker et Heinrichsohn. Le sept Juillet, il y avait bien sûr le secrétaire général de la police, Monsieur Bousquet, mais aussi le secrétaire aux affaires juives, Monsieur Darquier et son chef de cabinet, Monsieur Galien puis Monsieur Leguay, représentant de Monsieur Bousquet en zone occupée et Monsieur François, directeur de la police générale, Monsieur Hennequin toujours et puis encore Monsieur Tulard, grand maître du fichier juif à la préfecture et Monsieur Garnier, le sous-directeur du ravitaillement, Monsieur Guidot, commissaire de l’état-major de la police et aussi Monsieur Schweblin, directeur de la police aux affaires juives… Du monde, beaucoup de monde. Le dix, Dannecker avait présenté son nouvel adjoint, Rôthke, à ses honorables correspondants français auxquels s’étaient joints tous les chefs concernés des services de la Préfecture de police et même des représentants des chemins de fer et de l’assis-tance publique.

C’est au cours de cette dernière réunion que l’officier de police Jean Perceval fut nommé délégué de la Préfecture de Police de Paris chargé de suivre tout particulièrement les préparatifs et le déroulement de la rafle dans les quatrième et onzième arrondissements, les plus denses en population juive.

Ce Perceval dont les allures aristocratiques tranchaient dans le corps plutôt rude et terne de la police, était ceint du prestige d’une carrière fulgurante due à des faits d’armes remportés sur des malfrats. A maints égards, c’était un jeune homme fascinant dont le bel aspect mêlé d’une expression de profonde inquiétude troublait des esprits aussi raisonnés que Monsieur Félix, lui-même peu enclin par nature à se laisser impressionner par les météores de la hiérarchie.

Être taciturne, d’une beauté angélique, Perceval intriguait. Il s’était engagé dans la police, il y avait de cela cinq années, en dépit de l’opposition de sa mère, le seul parent qui lui restât. Son père et son frère aîné, tous deux pieux militaires, avaient péri au front, le premier à la bataille de la Marne, lors de la première guerre mondiale et le second, au cours d’une opération menée contre les Druzes de Syrie.

Pour ce fils désormais unique, sa mère éplorée souhaitait une carrière éloignée des métiers d’armes et proche du royaume de la foi. Une vie pure, dévouée au Seigneur, une vocation, une modeste cure riche d’actions de grâce et de sacrifices, ou à la limite, concession au tempérament aventureux de son fils, une mission de charité dans des contrées isolées d’Afrique, tel était le vœu qu’elle formulait pour son avenir. Mais Perceval ne rêvait que d’en découdre. Fanatique du jeu de football, membre d’un club où il figurait le plus souvent comme avant-centre, il lui arrivait de passer plusieurs jours de suite sans dire mot, furieux contre lui-même, s’il n’avait pas réussi à marquer un but lors des dernières rencontres qu’avait dues affronter son équipe.

Sa mère le surprenait alors à rugir et à frapper du pied avec rage une nuée de ballons imaginaires. Son insatisfaction grandissant, il s’était inscrit à un cours d’escrime et lisait la nuit des récits d’exploits militaires lorsqu’il lui vînt à l’esprit, au désespoir de sa mère, de s’engager à son tour. Une violente querelle s’ensuivît et Perceval la quitta en la bousculant, lui jetant ce cri « je m’engage ! », sans même se retourner. Elle s’effondra sur le sol, vomissant un râle de douleur mais Perceval ne revînt pas sur ses pas.

— Assez de son chantage et de ses larmes !

Son enthousiasme pour la carrière militaire tarit d’un coup lorsqu’il s’approcha d’un bureau de recrutement. L’air de désœuvrement de l’officier recruteur et de l’homme de faction présent à ses cotés, ajouté à l’inertie et aux discours obstinément défensifs de l’armée française, alors qu’au même moment, de l’autre côté du Rhin, l’armée allemande exaltait sa jeunesse en vue de la conquête de l’univers, tout cela eût tôt fait de jeter Perceval sur les trottoirs de l’errance et de le livrer aux tumultes de sa quête insatiable réclamant d’héroïques chevauchées.

Il fugua du côté de Pigalle. Plusieurs fois, il entra dans des bars à femmes, mais les grosses prostituées aux formes enveloppées de robes moulantes qui tentaient de l’entraîner, lui coupaient le souffle. Ses tempes battaient. Une sensation d’étouffement le prenait à la gorge tandis qu’une espèce de brûlure dissolvante parcourait son bas-ventre et lui procurait un sentiment de définitive impuissance. Pour sortir de cet état, il fit une vague cour à une jeune serveuse, sans doute vierge et fraîchement débarquée de sa campagne, qui faisait son premier essai dans un restaurant proche. La jeune fille était sans attaches à Paris. Elle fut vite séduite par sa tête d’ange et n’opposa pas de résistance lorsqu’il lui proposa de le suivre dans sa chambre d’hôtel. Mais arrivé là, Perceval fut pris d’une sorte de folle furie. Sept fois de suite, il tenta de la violenter malgré ses pleurs et sans jamais parvenir à d’autres fins que d’être transporté de force au commissariat du quartier grâce à la vigilance des gardiens de l’hôtel alertés par les cris de la pucelle.

Le commissaire lui promit alors d’enterrer l’affaire en échange d’une signature d’engagement dans la police où, disait-il, sa soif d’aventures et de faits d’armes serait vite satisfaite. Depuis ce jour, cinq années s’étaient écoulées sans que les occasions de se mettre en valeur et d’atteindre les sommets de l’action l’emportent sur la monotonie des tâches. Pour une fusillade avec des casseurs, une fois tous les deux ans, combien de rondes anonymes, de coups de poings imbéciles, de drames ménagers ! Et désormais – promotion ! – Perceval était chargé de «tâches administratives»! Un poste important, Monsieur Perceval !… Ce matin du quinze Juillet mille neuf cent quarante-deux, il était pris de lassitude. Il venait de quitter l’immeuble de la préfecture de police et disposait d’une bonne heure avant de devoir se rendre en mission d’instruction au commissariat du quatrième arrondissement puis à celui du onzième. Ce temps mort fut comme un océan soudain. Une vieille angoisse, de retour, lui noua la gorge. Il avait chaud. Il ôta son képi et se rapprocha de l’église Notre-Dame. Le portail ouvert de la cathédrale baillait la fraîcheur intestine du grand corps dentelé étiré vers le ciel, happant les repentants encore moites. Le Christ en majesté retint son attention. Il trônait, distribuant récompenses et châtiments, dirigeant les pécheurs repentis vers les délices du paradis céleste, poussant au feu de l’enfer, les mécréants, les cupides, les pervers, les jouisseurs, les libertins, les dépravés, ceux qui jusque dans le feu s’accolent, s’emboîtant les sexes sur des chevaux démoniaques et complices, et dont les corps s’enchaînent en longues files comme de vulgaires saucisses. Et puis, avec tous ceux-là, une noce de Juifs au grand complet, saisis au seuil de leur maudite reproduction ! L’engeance suprême qui cumule tous les crimes du monde, désignée là, sur le portail, par le fils de Dieu lui-même, son sourire immuable de bonté et d’amour offert tel un soleil infranchissable à l’univers entier !

Perceval éprouva l’envie d’entrer dans la cathédrale mais il n’osa pas. Depuis cinq ans, il n’avait jamais songé à Dieu et encore moins à se rendre à l’église en dépit des recommandations de sa mère. Immobilisé près du portail et comme figé, il eut la surprise d’apercevoir un ancien camarade de classe qui à l’époque était également son plus proche voisin de palier et celui-ci ne manqua pas de l’aborder. Sa présence en ces lieux n’était pas fortuite, il faisait partie d’une petite troupe de fidèles qui comptait deux autres hommes et sept femmes et tous étaient là parce qu’ils désiraient communier et faire pénitence de leurs péchés.

— Toi, Perceval, lui dit son ami, tu portes costume d’officier de police ? Un flic ! Un gendarme ! Ce n’était pas là le souhait de ta mère ! Tu sais au moins qu’on l’a trouvée morte après ton départ ? Perceval fut troublé.

— Quoi, morte ?

Son ami, dévot, l’invita à se faire confesser et à demander pardon au Seigneur comme l’aurait souhaité sa mère. Profitant de son émotion, il le sermonna afin de lui rappeler les rudiments essentiels.

— C’est la vérité que le Christ fut Dieu et homme, mais qu’il se fit homme à cause des péchés des hommes et des femmes. C’est la vérité que la Vierge enfanta un Fils conçu par le Saint-Esprit. Dieu en reçut notre sang et notre chair, ainsi sa divinité fut recouverte de chair d’homme ! C’est lui qui par sa mort nous sauve !

Alors l’ami se rapprocha de Perceval et lui glissa dans l’oreille :

— .. les mauvais Juifs, dans leur haine contre le Christ… on devrait les tuer comme des chiens… ils firent leur mal et notre bien quand ils le mirent en croix !… Les tuer et leur dire merci pour ce service inestimable !

Perceval écouta attentivement et les paroles de sa mère ressurgirent mais sur un mode chanté qui semblait chuter du ciel.

Elle lui demandait d’adorer le Seigneur chaque jour, de ne pas s’approcher des femmes et encore moins de les violenter mais aussi de haïr la race déicide à jamais !

Le jeune Perceval fut saisi d’effroi. Son visage s’empourpra. Il en fut honteux devant son ancien ami mais celui-ci compatissant lui tapa sur l’épaule en signe de fraternité.

— Allez, à la confesse ! lui dit-il… ça te fera du bien !… Et il le recommanda aussitôt à un chanoine qui savait entendre le coeur et les secrets des hommes.

Une fois près du confessionnal, rassuré par l’allure bonhomme du chanoine, Perceval se mit à genoux. Il affirma qu’il se sentait soudain coupable envers Dieu et il se prosterna. Le chanoine l’encouragea alors à se délivrer et Perceval lui fit part d’un rêve récent qui ne ces-sait de l’obséder à tel point qu’il se persuadait de l’avoir réellement vécu tant le trouble dans lequel il le jetait, était grand.

— J’étais dans un château, chez un roi nommé Pêcheur, lui confia-t-il, et là je vis une lance dont le fer saignait sans tarir et je n’ai rien cherché à savoir de cette goutte de sang qui coule de la pointe d’acier ni de la sainte coupe que je vis. J’en conçus un tel malaise que je souhaitai mourir, oubliant Dieu tout à fait. Des valets s’en vinrent alors, tenant en main des chandeliers d’or fin, de très beaux hommes ! Puis une demoiselle élancée, une vierge belle et bien parée, apparut tenant la coupe d’or fin, le graal, recouvert de pierres serties. La grande lumière qui suivit cette apparition fit pâlir la clarté des chandelles. Derrière la jeune fille, une autre vierge portait un plateau d’argent. Je n’osai demander où l’on portait cette coupe ni ce qu’on en faisait…

Le confesseur lui sourit.

— C’est le péché que tu fis à ta mère lorsque tu la quittas qui te noue la gorge devant la Coupe et devant la Lance. La Coupe contient l’hostie et sert à nourrir mon frère, lui-même et ton confesseur ici-présent étant frères de ta mère. Le Roi Pêcheur est le fils de ce roi qui se nourrit du Saint Graal. Ne crois pas qu’il y trouve lamproie ou saumon mais seulement de l’hostie ! C’est elle qui conforte sa vie ! Une sain-te vie et lui, un homme tellement saint qu’il ne se nourrit que d’elle. Voilà douze ans qu’il ne sort plus de sa chambre et que la sainteté du sang du Seigneur Christ le soutient !

Le chanoine, après avoir achevé sa révélation, donna pénitence à l’agent Perceval pour son péché. Celui-ci, alors, se signa et prit conscience de la Passion et de la Mort que Dieu-Christ souffrit pour les péchés des hommes. Après une prière que le chanoine lui fit répéter, Perceval resta dans l’église et assista à la messe dans la joie de son cœur. Ensuite il pleura ses péchés et adora la Croix. Il se repentit sincèrement et fut ainsi dans la paix. Le chant pur d’un choeur de jeunes garçons vêtus de blanc s’éleva dans la cathédrale et régna, limpide au faîte des colonnes de pierre. Perceval ferma les yeux, calmé, serein, ému de tant de bonheur.

Lorsqu’il regagna le parvis et qu’il retrouva l’animation coutumière de la place à cette heure de la journée, il eut le sentiment d’avoir entrevu dans la cathédrale l’étincelante vérité de ce monde autrement lourd de secrets. Une foule morne sortait de l’Hôtel-Dieu, après la visite aux malades, des soldats allemands riaient d’une voix forte, en entrant visiter l’église célèbre. De l’autre côté de la place, des policiers allaient prendre leur tour de service dans l’imposante Préfecture dont l’architecture mi-château, mi-caserne barrait l’horizon. Cette maison lui était transparente. Il en connaissait les duchés, les fiefs, les vassalités, les intendances dont le seul Roi était le Bien social assorti de l’inévitable lutte contre les suppôts du Mal. Il devinait l’affairement dans les bureaux des supérieurs d’où fusaient les ordres à une journée de l’événement. Il revoyait Bousquet dictant devant lui à sa secrétaire les grandes lignes de l’opération et il éprouva quelque fierté de la confiance que le haut responsable lui accordait tout autant que de s’être trouvé là, au seuil d’une décision prise avec une détermination qu’il enviait.

Le discours de Bousquet lui revint en mémoire et les mots dansaient sur la place tressant une ronde entre les deux édifices réunis par un même parvis.

… La police française conduira les arrestations de façon autonome et sous sa propre responsabilité… Le Gouvernement français est prêt à mettre les Juifs apatrides se trouvant à Paris à la disposition des autorités allemandes afin de les acheminer vers des camps en Allemagne. Le nombre des personnes à arrêter est fixé à vingt huit mille, les limites d’âge à deux ans et soixante ans. A priori, les israélites français sont exclus de la mesure mais il est convenu que les mineurs nés en France, de nationalité française mais de parents étrangers, suivront le sort des parents… »

Perceval respira longuement. Il éprouvait un sentiment de libération d’avoir suivi les conseils de son ami et de s’être laissé guidé dans la voie du repentir. Le sentiment d’étrangeté qui l’avait effleuré un instant au sortir de la cathédrale avait maintenant disparu. Dans une heure, il devait transmettre les instructions concernant la journée du lendemain à l’ensemble des fonctionnaires de police impliqués au commissariat central du quatrième arrondissement. Il avait horreur de lire en public et son orgueil lui interdisait de faillir sous l’effet d’un malheureux trou de mémoire. II décida de se remémorer l’énoncé de son texte avant de devoir affronter le parterre de ses collègues…

… Messieurs les Commissaires, Messieurs les Sergents,… les équipes d’arrestation seront composées d’un gardien en tenue et d’un gardien en civil ou d’un inspecteur des renseignements généraux ou de la police judiciaire. Elles devront procéder avec le plus de rapidité possible, sans paroles inutiles et sans commentaires. Sont donc pré-vues pour l’opération, deux mille neuf cent quarante quatre policiers assistés de deux cent vingt inspecteurs des renseignements généraux et de deux cent cinquante inspecteurs de police judiciaire pour Paris-ville. Avec les renforts et la banlieue, nous disposerons d’un dispositif de quatre mille cinq cent policiers. Les personnes arrêtées seront d’abord conduites dans les commissariats d’où on dirigera vers le camp de Drancy les individus et familles n’ayant pas d’enfants de moins de seize ans et vers le Vélodrome d’hiver, tous les autres. L’opération, je vous le répète, débutera demain seize juillet, à quatre heures du matin. Vous serez donc présents une heure avant…

Rassuré, Perceval se décida à quitter le portail de la cathédrale. Il risqua encore un regard à l’intérieur de l’antre sombre, s’imaginant même que sa mère y logeait et qu’il pouvait lui offrir une de ces hésitations d’enfant qui polissent les pierres des pas-de-porte. Il songea avec honte à l’affront qu’il lui avait fait en ayant embrassé un métier d’armes en dépit de sa réprobation. D’autant que ce même jour le service ne l’enthousiasmait pas du fait qu’en raison du nombre important des exécutants, les possibilités de se mettre en avant étaient minces.

Mais sa mère, ou du moins sa présence virtuelle qu’il pressentait là-bas près de l’autel, semblait lui avoir pardonné. Tout comme autrefois, elle lui recommandait de ne pas oublier les souffrances du Christ dues aux mauvais Juifs et derrière elle, son ami acquiesçait : oui, Perceval, il faut les tuer comme des chiens !

L’heure de sa mission s’approchait. A forte allure, il traversa la Seine et se dirigea vers le commissariat du quatrième. Il trouva les simples gendarmes et les commissaires de quartier en grande discussion dans la pièce exiguë aux couleurs tristes dont un tiers était occupé par des cages destinées aux malfaiteurs pris sur le fait.

Le commissaire de la rue Vieille-du-Temple, monté sur une table et soutenu par un de ses subordonnés, tentait de dévoyer l’assemblée.

— C’est inhumain ! Ce qui se prépare n’a rien à voir avec la fonction qui nous est dévolue. Ces gens-là ne gênent pas l’ordre public que je sache ! Vous allez bafouer l’esprit de la France !… Et les règles élémentaires de la morale humaine !…

Monsieur Félix avait des lettres. Il invoqua Montaigne, Montesquieu, Rousseau ainsi qu’une tradition humaniste enracinée dans un pays d’harmonie, généreux, équilibré. Il tirait référence d’une culture nourrie des apports de son peuple, qui puisait dans la Gaule ancienne avant qu’elle ne soit christianisée et dont l’aboutissement fut la déclaration des Droits de l’homme et la Révolution française, phares toujours actuels pour l’humanité.

Si le commissaire Félix avait eu affaire avec un troupeau d’illettrés, il aurait pu sinon les convaincre du moins les impressionner et les faire douter du bien-fondé des ordres reçus. Malheureusement pour lui, le commissariat central du quatrième arrondissement avait la particularité de comprendre dans ses rangs un nombre relativement important de policiers parmi les plus zélés dont la culture, si elle inclinait vers une idéologie différente, n’en était pas moindre. Ceux-là, avant qu’il n’arrive, s’étaient concertés afin qu’il trouve à qui parler. Ils se réjouissaient que l’antisémitisme soit enfin devenu officiel et n’entendaient pas laisser la voie libre aux plaidoiries du Félix en faveur des Juifs. Et pour bien lui montrer qu’il ne pouvait s’approprier la culture du pays et encore moins celle de l’Europe dont ils se réclamaient, ils s’étaient tous affublés, sans autre façon, des patronymes d’illustres auteurs, connus pour leur virulence haineuse envers les Juifs, auxquels les uns et les autres s’identifiaient.

Ce fut le brigadier surnommé Voltaire qui s’insurgea le premier et lui coupa la parole :

— Pas de sentiments pour les déprépucés d’Israël ! Les plus grands truands qui aient jamais souillé la face du globe ! Ils tueraient leur père pour vendre leurs vieilles culottes à des sauvages ! Qu’on leur coupe les machins du dessous ! Que cesse leur semence !

— Toujours pas une raison pour les mettre dans des camps ! pro-testa Monsieur Félix.

— Des camps ? Des camps de travail ! Le brigadier rigola.

— Ne plaisantez pas ! Des enfants de deux ans dans des camps de travail !

Le brigadier Voltaire s’étira. Il fit mine de regarder ailleurs et concéda:

— Bon, qu’on ne les brûle pas, na !

Monsieur Félix fut vite débordé. Le sergent de ville surnommé Wagner qui ne cachait pas ses sympathies pour la revanche de la race aryenne sur ces cannibales juifs, comploteurs de la dégénérescence des races nobles de l’Europe, trouvait le moment venu de se venger.

— C’est la race juive qui est l’ennemie de l’humanité ! Nous devons restaurer l’ordre chrétien et aryen, né sur l’Himalaya contre ces bourreaux du Christ, ces égorgeurs d’animaux ! Pour eux, une seule solution ! L’anéantissement ! Le plus urgent, mes amis, c’est de nous libérer de l’oppression juive !

Il fut vivement applaudi par la majorité de l’assemblée.

Le sergent dit Wagner reconnut soudain Perceval en conciliabule près de la porte d’entrée avec le commissaire central. Il le salua et sa fureur retomba, bousculée par une bouffée troublante qui le saisissait chaque fois qu’il apercevait le beau gradé blond dont les mèches folles s’échappaient du képi. Il admirait sa prestance, s’extasiait devant ses mains fines et nerveuses et le jeu réservé de ses lèvres. L’agent portant le surnom de Luther vint au secours du sergent, perdu dans ses béatitudes. A son tour, il invectiva Monsieur Félix :

— C’est le diable qui nous les a amenés ici, dit-il à propos des Juifs. Ce n’est quand même pas nous qui sommes allés les chercher à Jérusalem ! C’est une pestilence, une souillure pour notre pays qui leur a fait un nid bien trop moelleux !

Il se rapprocha de son visage et lui tint ces propos sur un ton de menace :

— Si vous avez envie d’accueillir ces serpents visqueux chez vous et de vous laisser voler et souiller, prenez-les donc en charge. Broutez-leur le cul pendant que vous y êtes ! Blasphémez donc la religion du Christ dans laquelle vous avez été élevé et le sang précieux qui nous a rachetés, et puis, vite fait, prenez votre ticket pour l’enfer ! Oui, qu’on brûle leurs synagogues et leurs livres ! Qu’on les fasse travailler de leurs mains ! Qu’on les expulse de partout !

Un groupe d’agents, visiblement hommes de main de Luther. approuvèrent en s’esclaffant.

— Pour les synagogues, c’est déjà fait ! jurèrent-ils, faisant sans doute allusion aux incendies des temples provoqués en une nuit l’an passé à Paris.

Le commissaire central réclama du silence. Il fit taire l’assemblée afin qu’elle écoute Perceval récapituler le déroulement des opérations tandis que Monsieur Félix profita du répit imposé pour se concerter dans un recoin avec deux de ses subordonnés.

— Qu’est-ce qu’on fait, chef ?

— D’ici au couvre-feu, prévenez des gens… discrètement.

— Et demain ?

Monsieur Félix esquissa un sourire triste. Il attendit quelques instants avant de répondre évasivement.

—… de l’obstruction… enfin de l’obstruction intelligente… Au delà, vous prenez des risques pour vous-mêmes…

Lorsque Perceval eût achevé son discours, l’agent dit Wagner se précipita vers lui et l’entoura de ses bras pour lui exprimer sa joie.

— Nous allons vivre un grand jour ! s’exclama-t-il.

Les fidèles de Wagner s’agitèrent. Ils pratiquaient à son égard un véritable culte et grimaçaient des signes d’envoûtés dès qu’il articulait une phrase. Tout comme leur maître, ils manifestèrent bruyamment leur contentement et réclamèrent les meilleures rues.

— On veut les plus fournies en youpins ! crièrent ensemble un trio d’anciens séminaristes, défroqués de longue date, et affublés pour cette raison de surnoms empruntés aux patronymes de moines rendus célèbres pour leur fougue pogromiste. A ces trois compères, nommés Pierre l’ermite, Pierre de Cluny et Moine Rodolphe, se joignit un autre fidèle du sergent Wagner surnommé tour à tour «le Baron» ou «D’Holbach» du fait de ses origines aristocratiques et de ses enthousiasmes pour les temps nouveaux. Dans la Nouvelle Europe, il apercevait, disait-il, le triomphe inéluctable des philosophes des Lumières consacrant l’homme raisonnant, devenu supérieur, par sélection naturelle. Et cet homme-là, affirmait-il, devait régler scientifiquement la question de la dégénérescence humaine en éliminant, sans états d’âme, ses représentants les plus actifs, à savoir les Juifs !

Perceval terminait son rapport. Monsieur Félix estima qu’il valait mieux partir au plus vite. Il se rapprocha de la porte de sortie. Sur le seuil, il croisa deux inspecteurs généraux en conversation avec un indicateur. Tous trois étant connus, depuis leur entrée dans la police à l’époque du front populaire, pour leurs propos anti-juifs et pour leur filiation avec divers courants du socialisme, avaient reçu pour surnoms les patronymes des pères fondateurs avec lesquels ils pouvaient s’identifier le plus sûrement du fait que ceux-là, à l’origine, avaient témoigné de la même haine mêlée à la vision universelle d’un monde paisible et sans classes. C’était le clan Luther qui les avait solennelle-ment baptisés dès le début des hostilités engagées contre Monsieur Félix. Les deux inspecteurs avaient été nommés respectivement Jean Fourier et Octave Proudhon, tandis que l’indicateur qui avait pour pré-nom Aimé reçut le surnom de «Marx».

Aimé Marx était d’ailleurs un personnage ambigu. Descendant d’une lignée de rabbins, fils de converti et converti lui-même à l’âge de sept ans, comme le porteur réel du patronyme, il tenait des propos violemment antisémites dans les lieux publics.

… Le judaïsme, disait-il doctement, c’est l’élément antisocial universel !… Il lui arrivait de changer de ton et de dénoncer plus verte-ment «les youpins de Pologne»! A qui voulait l’entendre, il professait que la véritable religion des Juifs, c’était le trafic et l’argent, que le Dieu des Juifs n’était que l’image céleste destinée à masquer son fondement réel : le trafiquant juif !… que les Juifs enfin avaient enjuivé l’Occident et les Etats-Unis en les transformant en sociétés mercantiles. Le meilleur service à offrir aux Juifs et au monde entier, concluait-il, c’était de rendre la juiverie et les Juifs impossibles ! Comme il avait l’air gêné par le tour pris par les événements, l’inspecteur Proudhon lui lança :

— Tu devrais te réjouir, on réalise aujourd’hui un point de ton programme !

L’indicateur haussa les épaules. Il était furieux. Un point de son pro-gramme, mais sans l’avertir ! Et hors du contexte qu’il envisageait !

— Ce n’était pas comme ça que je voyais les choses ! La fin des Juifs, oui, mais par l’émancipation générale !

— Allez, dit l’inspecteur surnommé Proudhon, de toutes façons, les Juifs sont à exclure du genre humain ! Il faut renvoyer cette race en Asie ou les exterminer ! L’inspecteur Fourier approuva. Un agent surnommé Bruant s’amusa à improviser une chanson intitulée «les youpins» et les trois factionnaires en service près de la porte, les nommés Drumont, Toussenel et Daudet, reprirent en chœur au refrain : «les youpins, c’est des vilains types»!

Monsieur Félix ne put s’empêcher de prendre à partie les deux inspecteurs et l’indicateur qui se targuaient de défendre les intérêts du peuple et de l’humanité.

— Vous n’êtes pas très différents de la bande à Wagner et à Luther !

Et vos beaux discours sur la société idéale, ça masque quoi ? leur dit-il avec une expression d’écœurement, avant de sortir avec ses adjoints.

Dehors, le premier adjoint, Monsieur Jean, un vieux serviteur à l’allure effacée, dévisagea Monsieur Félix.

— Triste jour pour l’humanité, pas ?

Monsieur Jean crut voir une larme au coin de l’oeil de son commissaire, mais, tout le monde le sait, les flics, ça ne pleure jamais.

Le quinze juillet au soir, Monsieur Félix est allé prévenir Monsieur Nahman.

Le lendemain matin à l’aube, la compagnie de policiers et d’inspecteurs part du commissariat central du quatrième arrondissement et boucle le périmètre des quartiers hébergeant la population visée. Plusieurs escouades se forment. L’une se dirige vers la rue des Rosiers et ses voies proches : la rue Ferdinand Duval, l’ancienne rue aux Juifs, ainsi nommée parce qu’au Moyen-Age, une auberge y abritait les Juifs de passage dont la présence était interdite au royaume de France, la rue des Ecouffes ensuite puis la rue du Roi de Sicile, la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, et la rue Pavée. Une autre investit le secteur formé par les rues de Fourçy, François Miron et le Quai de l’Hôtel de ville. Une autre enfin, la grande rue Saint-Antoine et la rue des jardins Saint-Paul. A mesure que les policiers se déploient dans ces rues connues pour être grosses de la racaille, le sergent Wagner exulte.

— Ô Dieu-Fils, te voilà vengé ! Que la race aryenne se relève et extirpe la juiverie !

De son côté le brigadier surnommé Voltaire ne cesse de répéter : «Qu’on les leur coupe ! Qu’on les leur coupe ! Qu’on leur fasse bouffer leurs excréments !»

Puis les agents de la force publique investissent les immeubles. Par petits groupes, ils montent aux étages, sortent du lit hommes, femmes, vieillards, enfants. Ils les bousculent. Ils les pressent. Ils les frappent. Ils crient.

— Prenez vos bijoux ! Votre or ! Vous en aurez besoin ! L’agent Luther trépigne.

— On vous emmène à Jérusalem ! hurle-t-il aux arrêtés qui protestent. A Jérusalem !

Malgré l’heure précoce, la nouvelle se répand chez les Juifs. Tous ceux qui le peuvent encore, s’enfuient à peine vêtus et tentent de cher-cher asile chez des voisins français de souche, chez des concierges, dans les caves, dans les greniers.

L’agent Wagner est de plus en plus virulent.

— Sus aux judéo-francs-maçons et à leur musique doucereuse ! Qu’ils soient pétrifiés ! Abasourdis !

Où l’on ne répond pas, il enfonce les portes. Les femmes s’évanouissent. Les enfants hurlent. Une fillette de dix ans saute par la fenêtre. Une mère jette ses quatre enfants du quatrième étage. Une autre se suicide. Rue François Miron, l’équipe du défroqué Rodolphe, revenant bredouille d’un appartement où la prise envisagée était un vieillard, se fait heureusement traiter «de bande d’imbéciles» par la concierge qui les admoneste.

— Tant de naïveté ! s’insurge-t-elle. Vous croyez sans doute qu’ils vont vous répondre ! Bien sûr qu’ils cachent leur vieux !

Grâce à cette femme vigilante, la force publique reprend ses droits. Le moine et ses acolytes remontent l’escalier, fracturent la porte et poussent des cris de joie en capturant le dangereux vieillard, un dénommé Spajk qui marmonnait dans son jargon, sûrement en train de faire par-lotte avec son Dieu, dans une penderie au moment où il est découvert et enfin agrippé devant la famille réunie qui, bizarrement, ne figure pas sur la liste des personnes à arrêter ! Mais les policiers naïfs et désormais éclairés sur les fourberies de la race, ne manquent pas de les aviser.

— Vous, c’est pour la prochaine fois !

Vers six heures du matin, Perceval vient inspecter le déroulement des opérations. Certaines maisons sont pour ainsi dire juteuses et donnent beaucoup de fruits. Des familles entières. Des spécimens intacts qui ont franchi sans mélange les entrelacs des générations et des continents. Des individus dont les fiches anthropométriques prises de pro-fil montrent sans erreur possible le déroulé sémite du front et du nez, la trace indélébile de la courbure des turbinaux lentement accoutumés au désert et qui les fait ressembler à des rapaces s’acharnant sur nos cités !

L’inspecteur Octave Proudhon, ou surnommé tel, s’enthousiasme.

— De belles prises asiatiques ! Des familles au complet ! Une mesure radicale !… Sinon, ils pourraient encore proliférer ! Pris dans la meute, Monsieur Félix fait ce qu’il peut. Du zèle apparent en vue de freiner la tâche. Mais dans son secteur, il découvre avec satisfaction que son avertissement a eu de l’effet. Les Nahman, les Bruman, le Rav Asher, l’actrice Ida Goldwyn sont partis à temps. Sur place, il cherche à empêcher le pire. D’autant plus qu’on lui a adjoint le brigadier surnommé Pierre de Cluny, une espèce de sanguinaire rougeaud. Par deux fois, confronté à une mère entourée de petits, il leur pose la question :

— Souhaitez-vous emmener vos enfants avec vous ?

Une seule fois, une mère, logée rue Charlemagne, comprend l’intention et recommande à ses quatre enfants de ne plus l’attendre.

— Allez, filez, vous vous débrouillerez bien tous seuls… . Le brigadier De Cluny veut s’interposer, il s’en prend à Monsieur Félix, mais trop tard. L’aîné, âgé de douze ans, s’est échappé, entraînant ses trois sœurs dans sa nuée. Sans doute, rejoindront-ils la belle histoire des orphelins juifs du continent de la grande traque où aucun mur ne protège du vent… En fin de journée, Boulevard Beaumarchais, Monsieur Félix réussit à expédier le jeune Lœb, atteint de rougeole, vers un hôpital.

— C’est le règlement ! fait-il à Rodolphe qui vient d’arrêter la mère et la sœurette de huit ans.

Le soir, au commissariat, une violente querelle éclate entre le clan Wagner et Monsieur Félix entouré de ses deux adjoints.

— On n’en a attrapé que douze mille huit cent quatre-vingt-quatre ! soit trois mille trente et un hommes, cinq mille huit cent deux femmes et quatre mille cinquante et un enfants !… Au lieu des vingt deux mille prévus !… De votre faute ! A vous ! Et à vos comparses ! lancent Proudhon et Luther à Félix.

Les seize et dix-sept juillet, un va-et-vient d’autobus transporte six mille personnes au camp de Drancy. Le camp regorge de monde. Dans chaque chambrée, il y a soixante-quinze personnes frappées d’héhétude ou de crises d’angoisse.

Les quatre mille enfants et les trois mille personnes restantes sont entassées au Vélodrome d’hiver. Une foule énorme y est prisonnière cinq jours durant dans les tribunes. De temps en temps, des jeunes gens apportent des baquets d’eau et tous s’y précipitent pour remplir leurs quarts, leurs casseroles, ou de simples boîtes de conserves. Sur la piste, près de la sortie, des femmes et des enfants gisent et geignent sur des brancards. Dans une petite enceinte, la Croix Rouge a installé une ambulance où se démènent deux médecins et quelques infirmières. Il n’y a que cinquante matelas. Les infirmières ne retiennent pas leurs larmes. Quelques gendarmes détournent la tête. Une femme devenue folle est liée à un brancard. Une autre cherche à tuer son enfant avec une bouteille.

On s’affaire autour d’un garçonnet dont les veines viennent d’être à demi sectionnées par sa mère.

Cinq jours plus tard ont lieu les transferts vers les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. Le dix-neuf juillet, ceux de Drancy, les premiers, partent vers Auschwitz. Les jours suivants, les rejoignent ceux des autres camps pour lesquels Monsieur Leguay a bien précisé au Préfet d’Orléans qu’enfants et parents soient séparés et n’empruntent pas les même convois. L’affaire est entendue. On procède à la séparation des mères et de leurs progénitures. Mais Dieu, que ces femmes-là sont fusionnelles ! Nous obligent à employer la crosse ! Ce n’est pourtant pas nous qui décidons !

Les cinq mille enfants de deux à treize ans qui, après le départ de leurs parents, errent, affamés et crasseux dans les deux camps, meurent comme des mouches. On leur distribue des numéros. On ne sait plus leurs noms. Ou bien ils n’ont plus qu’un seul et même nom. Juif. Le treize Août, ils partent eux aussi en train. Enfin, en wagons, en wagons à bestiaux.

Pour le voyage.

Le voyage au pays qu’on appelle «Pitchi Poï».

Tu rêveras longtemps du pays de Pitchi Poï…

Extrait de Les Hérétiques (Place des Juifs), p. 198-212

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