Revenu universel ou kibboutz urbain ?

by Claude Berger on décembre 26, 2016

Billet de 100 francs

Une rumeur hante le cercle des penseurs myopes : le travail va disparaître de l’horizon visible. La robotisation, le recours à la science comme force productive, les nouvelles technologies informatiques feraient disparaître son marché. Une candidate à la présidence nous annonce déjà « la fin du salariat » et l’apparition salvatrice d’une nuée d’auto-entrepreneurs, d’autres observent inquiets la mondialisation du chômage, source de migrations massives, et proposent une recette : le revenu universel aux fins d’occuper les sans-travail risquant de virer à la révolte ou à la délinquance et cela sous prétexte que bientôt pour produire,  il n’y aura plus besoin de travailler.

Ces propos témoignent ou bien d’une incompréhension grave de ce qu’est le salariat ou pire d’une ignorance têtue. Le salariat est une invention qui succède à l’esclavagisme et au servage et à la corporation. Tout commence au XIVe siècle lorsque les marchands s’approprient le travail pour en faire une marchandise concurrentielle et pour fabriquer par eux-mêmes (premier marché du travail à Auxerre en 1393 selon Braudel). Il a fallu quatre siècles, jusqu’aux  décrets d’Allarde de mars 1791 suivis de la loi Le Chapelier de juin 1791 pour que soient interdites les corporations affiliées à un ordre religieux et respectueuses de l’ordre hiérarchique féodal et pour que soit libéré le marché du travail sans possibilité d’association des travailleurs.

L’analyse du salariat et le projet de son abolition ont été étouffés. Cette omerta règne toujours. Elle a commencé du vivant même de Marx, à tel point qu’il s’insurgeait : « Le capital et le salariat sont liés l’un à l’autre et disparaîtront ensemble. Il est donc absurde de parler de capitalisme sans salariat ». La pensée « absurde »  a  réduit le capitalisme à l’exploitation en oubliant qu’il repose sur la transformation du travail en marchandise concurrentielle, (le salariat), une concurrence pérennisée par une citoyenneté désolidarisée sous le chapeau de l’Etat qui prend la place des religions pour prétendre incarner  le lien social. L’appât du salaire individuel sert alors de motivation essentielle du travail, il engendre à la fois la soumission et l’idéologie du chacun pour soi.

L’apparition du salariat en occident impliquait  la libre circulation des femmes sur le marché du travail. Ce  fut intolérable pour l’Eglise inquisitoriale jusqu’à la Révolution. C’est aujourd’hui intolérable pour l’islam qui y risque la perte de son hégémonie sur la société et qui réagit par la violence. Les pertes identitaires se conjuguent alors avec  le cycle infernal propre à la société de salariat, un cycle certes productif et source de développement. L’omerta « absurde » empêche d’en saisir le fonctionnement, à savoir : les travailleurs revendiquent contre leur exploitation, le capital réagit  par l’importation de mains d’œuvre moins onéreuses – sans tenir compte de leurs cultures fussent-elles mortifères – réagit ensuite par l’exportation de ses fabriques, par la robotisation, par l’innovation permanente sur un marché des produits lui aussi concurrentiel, par la marchandisation de toutes les activités humaines, par l’appel à la science dans un but de productivité, par l’incitation au consumérisme, par l’obsession de la croissance, par l’exportation du salariat dans le monde entier. Ce n’est pas la fin du travail annoncée par Rivkin ni la fin du salariat annoncée par NKM au gré de l’augmentation du nombre des auto-entrepreneurs, non, il n’y eut jamais  autant de travail salarié sur terre ! C’est la mondialisation du salariat et du chômage au monde entier, c’est la mondialisation des déperditions culturelles et des recours à la violence, c’est l’acheminement  vers une crise du salariat provoquée par le surnombre des postulants, crise similaire  à celles que connurent l’esclavagisme puis le servage. Et c’est la revendication qui sert de mise à feu de ce « cycle infernal » !

Ce qu’on a appelé « communisme », c’est-à-dire le bolchevisme léniniste ou maoïste, n’a jamais comporté de projet d’abolition du salariat : ce fut un capitalisme d’Etat donc un salariat d’Etat pire que le salariat privé. Il a  servi, au bout du compte, à installer le salariat par la force dans des pays où il était minoritaire en transformant les paysans en travailleurs salariés jetés sur le marché : tout comme le salariat s’est développé en Europe par des maisons de travail forcé et par la répression. Le projet de substituer à la société de salariat une société fondée sur l’association et le communalisme selon la conception de Marx et  d’Engels n’eut donc jamais d’existence et ne peut mériter le qualificatif  d’utopie, car après la chute de la Commune, la social-démocratie parlementariste – façon Lasalle – ou violente – façon Lénine, adeptes du capitalisme d‘Etat, a dominé et pratiqué une omerta sur la question du salariat et sur  la façon de le faire disparaître. L’effondrement du capitalisme d’Etat porté par les gauches  « absurdes » laisse la gauche aujourd’hui sans autre projet que le libéralisme et  le vœu pieux d’une distribution qui serait équitable, alors même que le marché du travail réclame une main d’œuvre « compétitive », c’est-à-dire de moindre coût. Il n’y eut donc jamais d’utopie de la fin du salariat sauf à ressusciter les utopistes des  siècles passés de Thomas More à Campanella, de Victor Considérant à Cabet et à Robert Owen.

A l’appât du salaire comme motivation du travail et au chacun pour soi, à la revendication qu’ils décrètent « sans issue », Marx et Engels opposent l’association, le sens communautaire, la récupération du pouvoir extorqué au même titre que la plus-value, la réinvention de l’existence collective. Avec une condition : « Le travail dans sa forme immédiate, mesurable et quantifiable, devra cesser  par conséquent d’être la mesure de la richesse créée ». Le propos est actuel. Dès lors, seul un mouvement d’émancipation établissant l’association  dans l’existence, la production, le pouvoir et la solidarité avec les pays non développés, peut  amorcer le début d’une fin progressive du salariat et la transformation des mentalités.

Tout comme le salariat et le marché du travail furent une  invention des marchands, les kibboutzim, villages clos où la motivation du travail est le bien de la communauté et non plus le salaire individuel, furent aussi une invention. Il en reste une soixantaine qui maintient ce principe. Mais d’autres types de structures sont apparues  corrigeant les défauts des premiers kibboutzim, ce sont les kibboutz urbains, plus souples, plus ouverts et non plus villages clos ou phalanstères. Désormais, entièrement au service de l’individu, ils se développent en ville et font des petits en Israël et même à Tel Aviv. Dernière nouvelle, il en naît en France et même à Paris*. Ils cherchent à transformer les mentalités dans les zones sensibles au profit de l’entraide et de la solidarité et reposent sur une implication de leurs membres par le partage, par des mises en commun, par des projets y compris économiques. L’Espagne libertaire a, en son temps, aussi expérimenté une forme d’association  et de fédération avant d’être broyée par le franquisme et par les communistes menés par André Marty surnommé « le boucher d’Albacète ».

Ah ! Oui ! Le revenu universel ? Un super assistanat d’Etat qui ne modifie en rien la société de salariat en attente de ses flux migratoires et de ses violences identitaires. Un pansement illusoire pour maintenir le salariat !

Autre question : comment se fait-il que la gauche social-démocrate ait pu si facilement opérer son omerta sur la critique marxienne du salariat ? La réponse  est la suivante : elle n’a jamais analysé – c’est sa seconde omerta – les conséquences de l’antisémitisme des pères fondateurs de la gauche, Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier, sur ses propres analyses intellectuelles.  Elles sécularisaient d’une part  l’antijudaïsme catholique mais de l’autre elles sécularisaient la matrice culturelle chrétienne du « renversement ». Dès lors, il était plus simple de fantasmer sur un simple renversement des malsains par les saints « révolutionnaires » et sur un soir final qui se moulait parfaitement sur le Jugement dernier et sur un « messianisme » de gauche », en toute bonne conscience…sans rien toucher à « l’esclavage salarié » ainsi que le nommaient Marx et Engels en s’adressant aux « conservateurs du salaire ».

*Pour en savoir plus, rendez-vous sur : lekibboutzurbain.wordpress.com.

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