Sortir du capitalisme ou sortir du salariat ?

by Claude Berger on décembre 29, 2014

La pollution c'est le salariat

« D’ici à trente ans, le capitalisme va disparaître » prophétise Jeremy Rifkin1. Le chantre de l’économie collaborative envisage « un projet hybride de l’Etat, du marché et des communaux ». Le même avait prédit il y a près de vingt ans « la fin du travail ». La réalité lui a opposé un démenti cruel : il n’y a jamais eu autant de travail salarié sur terre avec la mondialisation du salariat et du chômage dans le cadre d’une demande gigantesque sur tous les continents !

Le mirage rêvé perpétue l’erreur d’analyse que la gauche commet, toutes tendances confondues, depuis plus d’un siècle. Elle définit le capitalisme par l’exploitation et par la suprématie d’une classe sur une autre et elle censure le fait qu’il repose sur le salariat, soit la transformation au XIVe siècle du travail en marchandise concurrentielle sur un marché afin de l’acheter au meilleur prix. Le développement du salariat brise les communautés rurales ou tribales. Puis l’Etat pérennise cette concurrence individualiste motivée par l’appât du salaire par une citoyenneté désolidarisée sous sa coupe. Il est alors censé incarner l’hégémonie de la société. Tout le contraire d’une association dans l’existence, la production, le pouvoir.

Pour son omerta, la gauche a censuré Turgot d’abord, Marx ensuite, les découvreurs de la logique du salariat. Et elle a fabriqué le projet d’un capitalisme d’Etat donc d’un salariat d’Etat au bout d’une lutte permanente contre l’exploitation par la revendication. Un salariat d’Etat qui fut dictatorial dans les grands empires paysans, en URSS comme en Chine, partout improductif et démotivé, bien pire que le salariat privé. Tout compte fait, il ne fut qu’un mode d’installation du salariat par la violence afin de transformer les paysans en salariés livrables sur le marché.

« Le capital et le salariat sont liés l’un à l’autre et disparaîtront ensemble. Il est donc absurde de parler de capitalisme sans salariat » énonçait Marx qui raillait l’étatisme et la vanité de la revendication d’un salaire « équitable » au détriment d’un mouvement pour la fin du salariat. Ce Marx-là a été censuré par les lecteurs « absurdes » de gauche, il est donc déplacé de les qualifier de « marxistes », ce qu’a encore fait Manuel Valls à l’égard de ses frondeurs accrochés à la revendication et à l’étatisme. Pour opérer son passage du capitalisme d’Etat à la social-démocratie et à la compétitivité du travail qui sont au fond des querelles de la gauche, il pourra s’appuyer sur un « expert » : Thomas Piketty. Lui aussi, après feu Hessel et Morin, veut réguler le capitalisme privé – désormais accepté – afin de « l’humaniser ». A son tour, il le définit par l’exploitation, d’où son programme « socialiste » pour le conserver en atténuant les inégalités : l’augmentation des impôts !

Une fois levée l’omerta sur le travail-marchandise, il est aisé de décrypter le processus de la crise. Face à la revendication, le capital soucieux de son taux de profit, cherchera des mains d’œuvres concurrentielles, d’où l’immigration sans jamais tenir compte des cultures importées fussent-elles sources de violence et sinon il exportera ses entreprises, appellera la science à son secours pour inventer de nouveaux produits ou pour robotiser afin d’accroître la productivité (ce qui diminuera la part du travail dans la production pour investir ailleurs, sans justifier pour autant la généralisation opérée par Rifkin) . Il transformera aussi toutes les activités sociales en marchandises et en zones de travail salarié, celles des rencontres, du déplacement, du sexe, de l’enfantement (d’où la GPA), celles des services qui profitent de la privatisation et de la mutualisation des tâches du service public.

Résultat, à l’augmentation du chômage et de la dette, aux tensions résultant des cultures importées, s’ajoute l’exaspération de l’individualisme et du consumérisme. Sous l’aiguillon de la revendication, le salariat s’est ainsi étendu au monde entier et la concurrence du travail avec. Nous assistons donc à la crise du salariat par le fait du surnombre sur le marché tout comme il y eut une crise de l’esclavage et une autre du servage et elle se double d’une crise des valeurs humaines. La revendication appuyée par la gauche traditionnelle s’avère ainsi le meilleur agent de l’extension du salariat et de la concurrence du travail au monde entier alors qu’elle croit « lutter contre le capitalisme » !

La seconde omerta que la gauche opère sur l’oeuvre de Marx veut censurer qu’il la qualifie de « vaine » et de  « sans issue ». La troisième affecte le projet de Marx d’une « union révolutionnaire par l’association » qui mettrait fin au salariat.

Quant à la quatrième omerta, elle porte sur son antisémitisme, partagé par les autres pères fondateurs, Proudhon, Bakounine, Fourier. Croire que cet antisémitisme fut sans effets sur la pensée de Marx et sur sa vision stratégique d’une part et sur la pensée de gauche ensuite est une illusion. En assimilant le judaïsme au trafic, au change et à la souillure, Marx niait toute autonomie à la culture pour en faire une extension de l’économie mais il masquait ainsi sa propre matrice culturelle venue de la chrétienté du moyen-âge, une matrice qu’il sécularisait pour l’appliquer aux Juifs et au mouvement social.

Ainsi naissait cette mythologie « révolutionnaire » et sinon « progressiste » qui perdure dans l’inconscient culturel de la gauche. Le renversement de la bourgeoisie par les prolétaires mime celui des premiers par les derniers. La substitution de la droite au pouvoir par la gauche porteuse du « changement » se calque sur l’accès au Paradis céleste, le soir final prend la place du Jugement dernier tout comme le messie prolétarien chasse le messie divin. Quant à la lutte des classes, elle prend la place du péché originel pour expliquer le tout de l’univers sans possibilité d’intégrer d’autres approches, psychanalytiques pour le façonnement des cultures. Quant à la séparation qui divise pêcheurs et repentis, sa sécularisation opposera les réactionnaires aux « progressistes inscrits dans le sens de l’histoire ». La gauche alors imbue de bonne conscience, se voudra souvent antisioniste, éprouvant même de la compassion pour des islamistes du Hamas, érigés en victimes de « l’impérialisme » en remplacement des prolétaires perdus.

Le salariat ne peut disparaître qu’à la condition que naisse un mouvement humaniste qui lui soit contraire. Et non pas pour des raisons technologiques liées aux nouvelles productions induites par la révolution numérique et les nouveaux espaces de services. Un mouvement qui invente des formes d’association à la fois existentielles, politiques et productrices dans lesquelles la motivation communautaire se substituerait à la motivation au travail par l’appât du salaire individuel.

Dès le début du siècle dernier, des villages non-salariaux, les kibboutzim, ont été inventés en Israël, s’il en subsiste près de 70, il est intéressant de noter que des nouveaux kibboutzim se créent en ville afin de transformer les mentalités pour propager le sens du partage et celui du collectif sans étouffer l’individu et sans l’enfermer dans un phalanstère. Un tel mouvement communaliste vers une révolution tranquille peut-il naître en France ? Le Figaro titrait récemment « Comment sortir du capitalisme ? »2 ? Il faudrait modifier : comment sortir du salariat ?

1. Le Figaro du 24 novembre 2014
2. Le Figaro du 18 septembre 2014

Ecrire un commentaire

Required.

Required. Not published.

If you have one.