Docteur Zemmour au chevet du Maréchal : un manichéisme en vaut un autre

by Claude Berger on octobre 16, 2014

« Il a sauvé des Juifs français, oui… presque à 100% »

Pour soutenir son propos sur le Maréchal Pétain, Eric Zemmour prétend s’appuyer sur une dénonciation du manichéisme. Cette pensée facile, une pensée « pour tous », ignore en effet que des nationalistes antisémites ont rejoint, les premiers, la résistance gaulliste aux côtés de Juifs, et que des politiciens de gauche, ralliés à la « Révolution nationale », sont passés à la collaboration. Mais la ficelle est grosse qui voudrait établir un lien entre la lutte contre le manichéisme et le brevet de sauvetage indûment accordé au Maréchal.

Le manichéisme sévit certes à gauche depuis longtemps. Par exemple, lorsque Paris-Soir claironne après la rafle du 15 mai 1941 : « Plus de trois mille juifs arrêtés en une nuit à Paris… En route vers les camps de concentration », le PC ne dit mot mais tire fierté de la grève des mineurs déclenchée peu après « pour les revendications », avant la rupture par l’Allemagne du pacte germano-soviétique. Mais plus tard, il fera mine de confondre la lutte contre le nazisme avec la solidarité envers les Juifs traqués, tout en se targuant d’être à lui seul « la Nation ». « Mon parti m’a rendu les couleurs de la France » chantera un Aragon qui se voulait national.

On ne le dira jamais assez : le manichéisme de gauche a sa source dans l’omerta qui règne sur la volonté d’en finir avec les Juifs chez les pères fondateurs, Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier… « Rendre le Juif impossible » pour le premier, « les exterminer ou les renvoyer en Asie » pour le second, « les dissoudre » pour le troisième. Bref, un antisémitisme qui a pour origine la sécularisation de la matrice culturelle chrétienne avec pour effets de produire une mythologie progressiste qui ne cesse d’agir, notamment en diabolisant Israël. Ainsi hier, l’URSS stalinienne avait activé la théorie du « complot juif », celui des blouses blanches, et l’antisionisme. Ainsi de nos jours, des trotskistes atteints de la même maladie croient voir leurs nouveaux messies prolétariens chez les islamistes, pauvres « victimes colonisées » du sionisme et de l’impérialisme. Et d’autres après feu Hessel, en viennent à soutenir le Hamas aussi islamiste que « l’Etat » massacreur en Irak ou que l’Iran chiite des mollahs qui affiche ses deux pendus par jour sur ses potences.

L’opération d’Eric Zemmour « Pétain sauveur des Juifs français » s’insurge en fait contre un manichéisme, mais pour en promouvoir un autre. Et elle n’est pas nouvelle car il a un ancêtre. Peu avant le procès Papon, véritable procès de la politique de Vichy à l’égard des Juifs, un journaliste, feu Mr Amouroux, avec une candeur calculée (dans Le Figaro Magazine du 1er mars 1997) posait la question suivante : « Vichy, le génocide organisé des Juifs, savait-on, pouvait-on savoir ? » Et répondait avec un angélisme généreux d’amnistie à tout-va : non, on ne savait pas, Vichy ne savait pas : « Si les responsables de Vichy avaient su, nous disait-il, vers quelle mort fatale s’éloignaient les Juifs arrêtés… n’auraient-ils pas reculé devant l’horreur ? S’il avait su, le peuple français ne se serait-il pas mobilisé, révolté ? » Et il croyait tenir sa « preuve » dans le fait, selon lui, que personne ne savait rien, ni Roosevelt, ni Churchill, ni le Pape… ni De Gaulle : « Comment imaginer, nous dit-il encore, que le Général de Gaulle s’il avait su, aurait gardé le silence ? […] Pourquoi nier son rôle (celui de Vichy) dans le moindre mal ? » et d’évoquer « l’appui, l’accord ou le silence complice de nombreux fonctionnaires de Vichy ».

Cette unanimité de l’ignorance supposée de Vichy et du front du silence permettait ainsi d’attribuer à l’administration Vichyste la moindre extermination des Juifs en France et par là, de décerner le fantomatique brevet de sauvetage au Maréchal.

Premier oubli d’Eric Zemmour : les Juifs naturalisés après 1927 étaient dénaturalisés ! Ils n’étaient plus français ! Second oubli : sur les 77.000 Juifs, dont 11.500 enfants déportés soit 15%, un tiers sont des Juifs français et deux tiers des « Juifs étrangers » dont les dénaturalisés. 12% des déportés, ont plus de soixante ans. Quant à la population juive évaluée à 300.000 individus, 150.000 sont Français dont 90.000 de souche plus ancienne et 60.000 naturalisés dans les années trente et les autres sont étrangers. Troisième « oubli » d’Eric Zemmour : il veut bien admettre le rôle de Vichy – fautif par ignorance selon lui – pour les Juifs étrangers mais il le refuse pour les Juifs français au nom d’un idéal de la nation. Or la distinction entre Juifs français et Juifs étrangers n’a jamais joué en matière d’exclusions et s’est bien vite effondrée en matière de déportations.

Avant d’être une « collaboration », la politique vichyste a sa propre politique de « Révolution nationale », son propre antisémitisme en compétition avec l’antisémitisme allemand. Et Pétain tient à marquer son autonomie en la matière avec les deux statuts des Juifs (octobre 1940 et juin 1941) qui, plus contraignants que ceux édictés par les nazis, chassent tous les Juifs, français ou étrangers,  de la fonction publique, des professions libérales, de l’économie. Ai-je rêvé, enfant porteur d’étoile, ou ai-je bien vu de mes propres yeux des panneaux en français interdisant l’accès des squares aux enfants juifs ? Dans la zone dite libre, administrée par le gouvernement pétainiste, seul jusqu’au 11 novembre 1942, celui-ci interne 6.584 Juifs étrangers le 26 aout 1942. En y ajoutant ceux qu’il avait déjà arrêtés, il livre aux Allemands, à partir de la zone libre, 11.005 Juifs entre le 7 août et le 22 octobre 1942. Ils seront acheminés vers Drancy et de là vers Auschwitz. Quant aux camps d’internement français, dont les conditions étaient inhumaines, trois mille détenus y périront dont 800 dans le camp de Gurs durant l’hiver 40-41. Quant à l’organisation des rafles du 14 mai, du 20 août et du 12 décembre 1941, Vichy, qui les exécute, ne s’oppose pas à l’arrestation de 1.300 Juifs français, dont de nombreux notables, pour répondre aux exigences des Allemands.

Pour bien saisir la compétition des deux politiques antisémites, il est nécessaire de distinguer deux périodes. La première s’étend du premier statut des Juifs (et de l’obligation de se déclarer) jusqu’au 27 mars 1942, date des premiers départs de convois vers Auschwitz. La seconde recouvre la période au-delà du 27 mars jusqu’à la libération.

Pour la première période, Vichy persécute tous les Juifs et pratique l’enfermement pour les Juifs étrangers mais n’a pas de projet propre final. Les nazis, par contre, ont déjà commencé l’extermination, d’abord en Pologne par des massacres et la mise en ghettos dès octobre 1939, puis en Ukraine, envahie fin juin 1941, après la rupture du pacte germano-soviétique. Extermination massive, effectuée d’abord de façon « artisanale » (par balles), au-dessus des fosses communes, puis dans des camions à gaz. C’est à la suite de cette expérimentation massive (près de deux millions de morts), qu’est exposé le projet d’extermination à la Conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 et planifié l’organisation non plus de camions mais de chambres à gaz. Wannsee et Auschwitz sont des sommets et non pas un commencement tout comme la rafle du Vel d’hiv couronne les rafles et les persécutions précédentes.

Cinq convois sont donc déjà partis entre le 27 mars et la grande rafle du 16 juillet 1942. Dès lors, face à ce projet déclaré d’extermination, compris par tout le monde et par la plupart des Juifs (sinon pourquoi se cacher, pourquoi tenter de fuir et, pour certains, pourquoi se suicider ?) quelle fut l’attitude de Pétain et de Vichy ?

Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives lors de la première période, accusé de « mollesse », se voit remplacé par Darquier de Pellepoix le 6 mai 1942. Voici le sens de sa ligne molle bientôt remplacée par la ligne dure : « veiller sans exagération […] à ce qu’une petite minorité juive française, d’origine alsacienne pour la plus grande partie ou d’anciens combattants ne soit pas ÉLIMINÉE ». C’est son terme, un terme on ne peut plus clair et sans ambiguïté.

Éliminée : le commissaire mou après avoir exclus et persécuté les juifs, sans savoir quoi en faire, confirme le projet d’ÉLIMINATION en souhaitant faire admettre aux Allemands, qui ont choisi de conserver le quartier juif de Prague pour en faire un musée de la race disparue, que la France de Pétain conserve quelques spécimens de Juifs d’Alsace et d’anciens combattants, comme s’il s’agissait de pièces de musée à ne pas jeter pour une question de mémoire et d’archives mais, notez le bien : « sans exagération » !

Voici ce qu’écrivit le Consistoire au Maréchal le 25 aout 1942 : « Ce n’est pas en vue d’utiliser les déportés comme main d’œuvre que le gouvernement allemand les réclame, mais dans l’intention de les exterminer impitoyablement et méthodiquement. » Et d’évoquer pour preuves « les informations précises et concordantes » sur les massacres « de centaines de milliers d’Israélites […] en Europe orientale. »

Oui, Eric Zemmour, on savait !

Alors, à qui doit-on le sauvetage des trois quarts des Juifs en France, français de nationalité ou non. Tout simplement aux Français qui « savaient » et qui « voyaient ». Majoritairement des Français obéissant à leur éthique religieuse ou morale, catholique ou protestante et répondant aux appels de leurs guides spirituels ou des fonctionnaires de police scandalisés à titre individuel et prévenant à temps les personnes qu’ils devaient arrêter.

Voir : le Cardinal Suhard en zone occupée, le Cardinal Gerlier en zone libre, le pasteur Boegner qui évoque « le sort terrible qui les attend » et ces milliers d’anonymes qu’on appelle « les Justes » et qui ont ouvert leurs portes et leurs cœurs.

Voir : le Révérend Père Chaillet qui refuse de rendre 84 enfants soustraits à Vichy : « enfants, dit-il, des malheureux Juifs partis en exil et sans doute à la mort » !

Voir : les organisations juives (l’OSE, l’OPEJ) qui ont organisé le sauvetage des enfants comme acte premier de résistance.

Alors que reste-t-il du Zemmour-Show ? Une tentative de blanchir d’ignorance le vieux char antisémite d’une certaine France – non pas de toute la France – pour ne pas rompre la continuité de la nation. Eric Zemmour nous rappelle qu’il est des cas où la motivation inconsciente fait déraper la recherche de la vérité et plonge l’auteur dans le bain du mensonge.

One comment

le sordide Zemmour ne fait ici que lancer le bouchon à droite aussi loin qu’il le peut, et comme il l’a toujours fait.
Il y a toutefois un élément nouveau, hélas.
On imagine le légitime scandale, naguère encore, si un tordu s’était amusé à raconter que… « Pétain a sauvé les juifs ».
Mais il aura suffi que ce soit ici un salopard en qui les milieux juifs dits représentatifs (on est priés de ne pas rire) voient un allié politique pour que pas une seule voix sonore ne s’élève, au sein de la communauté juive, parmi celles qui « pèsent » d’un certain poids.
Et ces juifs-là voudraient : qu’on les respecte ?

PS. l’article ci-dessus vaut à peine mieux, que ce qu’il imagine combattre. Ah oui pour sûr : il a bien de la chance, le salopard Eric Zemmour, de se voir crédité d’avoir voulu… rétablir, on ne sait quelle symétrie. Disons plutôt que pour ménager une éventuelle alliance de la droite avec le FN il a voulu écarter ce qui aujourd’hui encore constitue l’obstacle majeur dans la conscience nationale, à savoir : le souvenir de la Collaboration.

by luc nemeth on 17 octobre 2014 at 9 h 30 min. #

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